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5 octobre 2006 4 05 /10 /octobre /2006 20:04

Johnny

Pour cette émission marquée au fer rouge Vieux loup, catalogue de tous les Johnny pesant un poids sur la balance Psycho-Batave, Uder Mermouch fit un retour remarqué et parfois polémique : Ainsi, l'indice qu'il attribua à l'Etat de l'Arizona est encore discuté dans la rédaction.

Phrase de la semaine : "Comprendre c'est aimer" (Delmer Daves, cité par Jeanpop2)

Johnny C. & The Blazes "Inferno"

The Easybeats "Johnny no one"

The Primitives "Johnny no"

Johnny & The Volumes "Blowout"

Larry Williams & Johnny Watson "Ain't gonna move"

Johnnie Taylor "Who's making love"

Johnny Brag "They're talking about me"

Johnny Maestro "Steppin' out of the picture"

Flip & The Dateliners "My Johnny doesn't come round here anymore"

John Leyton "Johnny remember me"

Johnny Horton "Lover's rock"

Johnny Lion "Haunted heart"

Johnny Burnette "Honey hush"

Johnny K. Killens & The Dynamites "I don't need help"

Little Johnny Hamilton & The Soul Pack "The Git down"

Johnny Robinson "Gone but not forgotten"

The Mystery Trend "Johnny was a good boy"

Peter & The Prophets "Johnny of dreams"

Johnny Kendall & The Heralds "Girl"

Johnny Wyatt "I wouldn't change a thing about you"

Johnny's Guitar "Bangsaen '66"

Johnny Rebb & The Atlantics "A girl named Sue"

Johnny Lion & The Jumping Jewels "I wanna dance with you"

Johnny Daye "Stay baby stay"

Uder Mermouch a attribué à l'état de l'Arizona un indice de 6 sur l'échelle Psycho-Batave 

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28 septembre 2006 4 28 /09 /septembre /2006 18:05

Cyclothymie

Pour cette émision sur le fil du rasoir (le jaz et le rock dit prog furent évoqués), Jeanpop2 et M. Poire, malgré une baisse de forme et un discours parfois incohérent de ce dernier, s'acquittèrent avec élégance et rigueur de leur mission. Uder Mermouch, absent, faxa néanmoins ses brillantes notes concernant l'état de l'Alaska.

Phrase de la semaine : "La vie est un long film de cave" (Jeanpop2)

The Versatiles "Cyclothymia"

The Nightwalkers "The nightwalker"

Love "7 & 7 is"

The Dearly Beloved "Flight 13"

The Shakers "Tracks remain"

Lincoln St Exit "Paper place"

Kenny & The Kasuals "Come on kid"

Glory Rhodes "Stay out of my way"

The Golden Cups "Love is my life"

Johnny Sayles "I can't get enough (off your love)"

The Regents "Whatcha gonna do"

The Impressions "Love's happening"

Paul Mc Cartney "Long haired lady"

The Beach Boys "Wake the world"

Marvin Gaye "Flyin' high"

The Solid Ground "Sad now"

The Gents "I wonder why"

The Trackers "You are my world"

The Meters "I need more time"

The Moguls "Another day"

The Bare Facts "Bad part of town"

The Cam-Pact "Drawing room"

Uder Mermouch a attribué à l'état de l'Alaska un indice de 2 sur l'échelle Psycho-Batave 

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28 septembre 2006 4 28 /09 /septembre /2006 04:16
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21 septembre 2006 4 21 /09 /septembre /2006 17:28

Attitude

Pour cette première émission de l'année consacrée à l'Attitude et ce qui la distingue du Pat et du Macwellback, Jeanpop2 et M. Poire rivalisèrent de facétie et d'enthousiasme, laissant souvent le défrichement théorique à la charge d'Uder Mermouch qui inaugura ce soir là sa rubrique "Psycho-géographie Psycho-Batave" en traitant logiquement de l'Alabama.

Wynfield Parker "Shake that thing"

Link Wray "Walkin' down the street called love"

Mr Clean & The Cleansers "Think"

George Jacks "Rebel Woman"

The Sparkles "Ain't no friend of mine"

The Bruthers "Bad way to go"

Wimple Winch "Save my soul"

Foxy "Trouble"

Morris Chestnut "Too darn soulful"

Bobby Womack "What is this ?"

The Exterminators " Voo-doo"

The Panicks "You're my baby"

Invasion "Do you like what you see ?"

The Sants "Leaving you baby"

The Interns "Hard to get"

The Syndicats "Howling for my baby"

Tony Worsley & The Fabulous Blue-Jays "How can it be"

Harbinger Complex "I think I'm down"

The Guess Who "Don't act so bad"

The Troggs "66-5-4-3-2-1 (I know what you want)"

The Dearly Beloved "I'm not coming back"

The Sunsets "I want love"

Harvey Scales & The Seven Sounds "Get down"

Uder Mermouch a attribué à l'état de l'Alabama un indice de 4.5 sur l'échelle Psycho-Batave 

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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 18:54

Notes de Randall Webb, probablement écrites fin 1966 :

 

Nouvelle entrevue avec Demetrius. Il est habillé de pied en cap, comme sur le départ. « Je lis toujours les chaussures aux pieds et la fenêtre ouverte, en cas d’urgence » m’a-t-il dit un jour. J’ai apporté quelques disques, il me fait écouter les siens, les mêmes chansons très jeunes auxquels il m’a accoutumé, où il est question de retours terribles, de forêts et de princes veufs. C’est mon tour. J’avance mes trouvailles, au sommet desquelles trône le victorieux It’s time de The Guess Who, dont il n’a curieusement jamais entendu parler. Nous écoutons l’album, et face à mon enthousiasme, il ne présente qu’un sourire contrit. Puis quand arrive le robuste « Gonna search », il s’écrie : « Que voulez-vous que je fasse de ça ? Mon vieux, vous êtes prêt pour le rock dur ! ».

                                               

Je ne peux en vouloir à Demetrius pour ce jugement approximatif. C’est moi qui était dans l’erreur, vouloir confronter l’art hypertrophique de The Guess Who aux aspirations anémiques de mon ami du Wisconsin, lui qui, de son hiver aujourd’hui lointain, ne trouve son soleil que dans les failles. Peu après, dans l’immobilité de la maison maternelle, je songeais à ce face-à-face, et je passais alors la nuit à gigoter le problème dans tous les sens. C’est trempé de sueur, face au visage carré de Walter Huston imprimé sur le plafond concave que je me réveillais tout à fait, en proie à de résonnantes interrogations.

Pourquoi, si les groupes canadiens fouettent le sang, ne le glacent-ils jamais ? Loin d’être anesthésiants, leurs morceaux aspirent cependant à une certaine transparence, une absence de double-fond. Ils sont donnés tel quel avec un bon sens vigoureux. Rien à voir cependant avec l’art pour l’art du New York baroque, ce dernier étant abondamment référentiel, supportant alors les niveaux de lecture.

Chez The Guess Who, tout respire le bon fonctionnement d’une machine lancée à plein régime. Même dans les moments les plus sauvages, rien de trouble, aucune « face cachée » pour satisfaire les appétits obscènes des pédés progressifs. Le hurlement au début de « Gonna search » n’est pas folie ou désespoir mais mise en branle du moteur de cette formidable cylindrée, c’est très précisément le tigre dans le moteur.

La solide constitution de The Guess Who se retrouve chez la très large majorité de leurs compatriotes, l’autre groupe exemplaire étant The Great Scots, dont chacun des morceaux ressemble à une déclinaison haltérophile de leurs contemporains Anglais.

Même les groupes les plus verts ont des fondations solides : ainsi The Ugly Ducklings, qui malgré leur délicate disposition électro-acoustique font preuve de la rigueur de ceux qui ont grandi au centre du blizzard, ou A passing Fancy, dont le titre éponyme si proche du Psycho-batave lavette déçoit presque en ne dévoilant jamais la moindre fêlure.

                                   

Cette saine vigueur n’est pas seulement imputable à la production, puisque des pays similairement riches tels que l’Angleterre (plus torve ou efféminée) ou l’Australie (plus impatiente et brûlante) se distinguent de l’esprit Canadien, l’un par le muscle, l’autre par le sang.

Dans les moments les plus dissonants et agressifs, comme lors du « Been burnt » de Luke & The Apostles, la bataille reste littérale. Les groupes Canadiens pratiquent l’attaque frontale, celle, massive, de l’ours blanc. Leur force reste interne et centrifuge, ils n’attendent pas la victoire de l’extérieur et des éléments, contrairement au crocodile australien.

Après ces réflexions je ne peux comprendre le jugement de Demetrius. Il a insulté la santé : écouterait-il l’infâme lou reed ? Je ne poserai plus les pieds chez lui. »

 

Note de Jeanpop2 : Randall Webb a oublié de mentionner les moins caractéristiques The Painted Ship. Cependant rien n’indique qu’il connaissait le groupe à cette époque. Saluons encore notre visionnaire ami, qui allait voir sa théorie validée par l’éclosion de Crazy Horse quelques années plus tard.

 

            The Guess Who - Gonna search

          The Great Scots - The light hurts my eyes

          The Ugly Ducklings - That's just the thought I had in my mind

          A Passing Fancy - A passing fancy

          Luke & The Apostles - Been burnt

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5 septembre 2006 2 05 /09 /septembre /2006 10:57

-Le Café Bulgare, est-ce un lieu dédié aux alcools bulgares, ou bien simplement bâti avec des matériaux bulgares ? Selon, sans doute, des normes typiquement bulgares ?

-Un peu de tout cela, mais le principal est qu’il se compose d’une clientèle strictement bulgare, à mon humble exception. Observez plutôt.

 

            C’était un établissement rectangulaire, fait de gros moellons, et dont l’enseigne consistait en une peinture médiocre et fonctionnelle. Cette impression de monotonie désuète n’était pas rompue par la surface beige que mon œil balaya, une fois à l’intérieur des murs, découpée avec régularité par les tables, certaines éclairées par un chandelier, et leurs hôtes idoines, tellement figés que je les imaginais solidaires de la pièce de bois à laquelle ils s’accoudaient. Très peu de femmes, beaucoup d’hommes dégarnis, pas même moustachus, et quelques conversations autour, semble-t-il, de parties de dés. Une musique quasi imperceptible, où l’on devinait juste des sonorités orientales mêlées à de retentissants accords de synthétiseur, une odeur de ragoût et de toile ainsi que quelques cartes, représentant l’Iran, étaient les quelques éléments, qui ne permettaient absolument pas l’immersion du visiteur dans un mood bulgare. J’en référai à James Knight qui ne montra nul étonnement : « Vous commencez de comprendre ce qu’il faut entendre par « bulgare », mon ami. Mais observez davantage, et je complèterai ma réponse. » Alors j’inspectai du regard et de l’ouïe chaque recoin du Café Bulgare, cependant que je ne pouvais me forcer à trouver quoi que ce soit de notable dans un endroit que j’étais résolu à ne point juger  remarquable, quand soudain, on renversa un verre. Le client coupable pleura avec discrétion la perte de son breuvage et je me fis la réflexion qu’il devait s’agir là d’un lamentable ivrogne pour ainsi verser des larmes sur un alcool répandu. Or, en examinant la flaque, et les débris, je compris que l’homme n’avait brisé qu’une bien innocente tasse de café. Ma stupeur augmenta lorsque je constatai que deux, bientôt trois camarades vinrent le consoler, l’un d’eux osant même étreindre le malheureux. Je dirigeai maintenant mon attention vers le reste de l’assistance afin de constater les effets du drame, et ceux-là, à en juger par l’effarement qui se peignait sur les visages, ne furent pas moindres. Peu après, je vis deux hommes engagés dans une discussion qui, si je n’en saisissais un traître mot, me frappa néanmoins par le ton grave et solennel sur lequel elle était prononcée. A plusieurs reprises, les interlocuteurs tournèrent leur poignet gauche dans la main droite, hochant tristement la tête, les yeux clos. Je cédais malgré moi à la réputation lugubre des peuplades slaves, et je craignais encore davantage qu’une liesse atroce et bruyante ne se produise, avec de l’ivresse, des coups de feu et un miracle. Non, je ne souhaitais pas qu’une fureur absurde rachète le désespoir de ce tableau, ce mélange de misère, de folie et de fanfare m’était tout à fait odieux, comme toute forme de poésie sans contrôle, qui reposerait sur l’amas et la confusion délibérée, la très prévisible conversion des valeurs qui traiterait en Paradis l’Enfer authentique, qui, encore une fois, accréditerait le mythe de la pauvreté et de l’ordure, foyers de créations drues et indomptables, la supériorité éthique, inavouée, des dépossédés, qui tournent les possessions en dérision, et les sentiments en absolus, toute cette mise en accusation naïve de la conscience bourgeoise par elle-même, oui, le cirque des instincts et des sensations est un avatar de l’art bourgeois malade et honteux, et Boulter Lewis ne trempe pas dans ce genre de négativité masquée. Mais nul coup de feu, pas de femme enlevée, de polkas agressives, ni de flots d’alcool. Aucun miracle. James Knight me réconforta : « Les Bulgares résistent du mieux qu’ils peuvent. Vous pouvez les aimer, comme je les aime. » « Cet incident avec la tasse de café… » « Que vous inspire-t-il ? » « Je l’ai trouvé curieux, tout juste curieux. » « Entre 1955 et 1975, la Bulgarie a été sevrée de café. Les habitants n’en consommaient pas plus qu’ailleurs, mais les dirigeants avaient été victimes d’une tentative d’empoisonnement à la fin d’un dîner officiel. Le traumatisme fut durable, et la production, la vente et la consommation de café furent interdites. En 1973, un jeune étudiant en droit de l’Université de Sofia s’était procuré un sac de café et il déambula tout un après-midi sous les fenêtres du palais présidentiel en levant ostensiblement son stock de grains noirs. On le fusilla. Il s’appelait Dmitri Rloutrvov. Son exécution émut la nation entière et ce fut le point de départ d’un assouplissement progressif de la loi anti-café, qui aboutit au décret de 1975, légitimant et autorisant à nouveau la circulation du fameux excitant. Tous les Bulgares se souviennent de Dmitri Rloutrvov, et sitôt qu’une tasse de café se brise, son fantôme surgit dans les mémoires et tourmente le maladroit, le distrait, le négligent, celui à qui le courage de l’immolation ne serait jamais venu. » « Hmm… Et ce geste du poignet ? » « 85 % de la population bulgare a déjà été écrouée, pour des raisons diverses : meurtre, agression, vol, diffamation, ivresse, indécence, les motifs habituels. Ce qui compte, c’est que beaucoup d’habitants paraissent épris, possédés du désir de leur propre incarcération. Ce désir reste raisonnable, puisque la plupart des prisonniers ne le sont que pour quelques jours. Ce geste du poignet est le souvenir corporel des menottes, très étroites en Bulgarie, et qui laissent par conséquent des démangeaisons. Oh ! Approche que je te présente le discipliné Boulter Lewis ! » Une femme âgée, moulée dans une magnifique robe de serge noire, scintillant de camées, fit son apparition aux côtés de James Knight. Elle avait le visage ovale, et un chignon répétait idéalement cette belle géométrie. Ses yeux gris s’accordaient au rigorisme induit de son chignon, mais ils suggéraient aussi une mansuétude propre aux très vieilles femmes, longtemps indépendantes. « Voici Olga Knight, mon épouse. C’est elle qui vous livrera la clef de l’âme bulgare. Prêtez une attention non mesurée à son récit, Lewis. »

                                       

            « Je suis née Olga Joubetrjov en 1922, dans la grande et célèbre Varna, au bord de la Mer Noire. Mon père fabriquait des articles de bain et de plage, et son commerce, en même temps qu’il lui nous permettait de vivre dans une aise relative, attirait une clientèle fortunée et par là, constituait un réseau de relations tout à fait enviable. Un comte nous fit entrer, mon frère Lzlalor et moi, dans un établissement de bains, et dès l’âge de quinze ans, je fus faite femme de chambre. On m’enseignait par ailleurs des rudiments d’hydrothérapie, afin que je prête mon concours aux soins dispensés par l’établissement. Mon frère portait les bagages et s’occupait des réservations. Sa situation honorable ne l’empêchait pas de pester contre nos clients, dont il maudissait la morgue et surtout la richesse. Mon frère était rongé par l’envie, l’insatisfaction qui faisait sa substance constitua l’origine des événements qui jalonnèrent mon existence. Ainsi, nous apprîmes qu’un de nos cousins, Tarrik, s’était installé en Amérique et qu’il avait atteint la prospérité en ouvrant un restaurant de spécialités bulgares. On disait que ses bénéfices étaient tels qu’il avait fait construire dans le patio de son imposante demeure une fontaine de marbre. Tarrik, fier de sa réussite, ou désireux de nous éblouir, nous donnait souvent de ses nouvelles et n’était jamais avare de descriptions des lieux somptueux qu’il fréquentait. Son adresse figurait au dos des enveloppes et le fait qu’il ne la cachât point prouvait à la fois qu’il habitait un seul et même endroit et qu’il n’espérait nullement qu’on lui rendrait visite. Lzlalor se montrait distant, mélancolique, et parce que je savais que sa pudeur le garderait de me soumettre à pareille tentation, c’est moi qui enfin lui proposai de quitter Varna et de gagner les fontaines de marbre d’Amérique. Nous étions alors en décembre 1938. Je posai comme condition que notre père fût informé de notre départ. Evidemment, Lzlalor vit là un nouveau sujet de plainte, mais je me fis fort de convaincre notre père qui, abhorrant toute théâtralité, et confiant dans les ressources de l’esprit bulgare, nous accorda sa permission et bénit notre voyage. Nous débarquâmes en Amérique et grâce aux chemins de fer et à la bourse généreuse que nous avions réunie, nous voyageâmes sans encombre vers Providence, dans le Rhode Island, où Tarrik prospérait. La verte tranquillité de l’Etat du Rhode Island mettait un baume à l’angoisse de Lzlalor et je pensai alors que commencerait pour lui une période de félicité. Nous fumes surpris de ne trouver à l’adresse indiquée, non pas un restaurant bulgare, mais un restaurant grec. Sans doute, Tarrik avait-il déplacé son restaurant dans une plus grande ville, Boston ou même Philadelphie, et ce nouvel emplacement ayant été décidé pendant notre traversée, Tarrik n’eut aucun moyen de nous en communiquer l’adresse. Fourbus, nous prîmes cependant le temps de nous reposer dans le restaurant grec, et j’ignore si la joie ou la stupéfaction s’empara de nous alors, mais celui qui nous servit n’était autre que notre cher cousin, le méritant Tarrik. Lzlalor, prompt à la bile, lui fit reproche de son mensonge, et s’emporta jusqu’à déclarer qu’il valait bien mieux réchauffer les articulations d’une comtesse monténégrine que préparer la cuisine de ces infâmes Grecs. Tarrik protesta que ce restaurant était le sien, et que son succès, certes outré dans ses lettres, était cependant bien réel. Que, si nous le souhaitions, il pouvait même dégager un salaire pour nous deux, à condition de ne pas ménager notre zèle et notre passion pour la force de l’Amérique, spécialement celle du Rhode Island. Tarrik disait la vérité, et je le questionnai : « Pourquoi la Grèce ? Les spécialités bulgares présentent autant d’attraits que les spécialités grecques… » « Olga, ma bonne et douce Olga, que vaut un Bulgare en Amérique ? Si nous songeons à nos frères de l’Est, nous comprenons qu’un Roumain fascine, qu’un Serbe effraie, qu’un Tchèque enchante, qu’un Hongrois séduit, qu’un Slovène rassure, qu’un Georgien impressionne, qu’un Ukrainien impose le respect, mais un Bulgare ? En Amérique, Olga, la nation bulgare ne suscite non seulement aucun imaginaire mais même ceux qui voudraient étendre leur rêve sur des contrées peu foulées, pour en faire en quelque sorte leur royaume intime, même ceux-là ne se soucient guère de la Bulgarie. Tu l’apprendras très vite. Alors voici : un restaurant grec. » Lzlalor, je le compris à son regard, se grisa momentanément à la pensée du suicide, mais rattrapé par son naturel bulgare, il fut écoeuré par les désagréments physiques et moraux de cette solution : « C’est d’accord, Tarrik. Nous acceptons. »

                                             

            Dix ans s’étaient écoulés. Le restaurant grec jouissait d’une popularité suffisante pour nous assurer à tous une vie simple et heureuse. Tarrik n’entendait rien à la cuisine grecque, mais son inventivité palliait ce défaut. Je m’acquittais de mes tâches qui n’étaient pas trop épuisantes. Et Lzlalor dissimulait de moins en moins son amertume. Lorsqu’il eut rassemblé assez d’économies, mon frère nous fit ses adieux, et loin de le réprimander, Tarrik démontra toute sa bienveillance en lui offrant de continuer à habiter sous notre toit commun. Quoique Lzlalor avait d’abord envisagé un départ géographique, il s’accommoda de rester avec nous, et son adieu se limita au secteur de la restauration. Nous partagions en effet un vaste appartement qui ne nuisait pas à nos libertés respectives. Alors Lzlalor entreprit de devenir cinéaste, et pendant deux décennies, il parvint à ne point s’endetter. Les films qu’il réalisa étaient projetés dans un circuit confidentiel, celui des Slaves du Rhode Island, car les fonds étaient prêtés par l’Eglise, l’école, et une poignée de mécènes russophones. Ils exaltaient bien souvent cette fameuse âme slave, dont nous, Bulgares, nous sentions privés, dans de petits divertissements familiaux où l’on voyait un Tadjik illettré devenir star du base-ball, un Hongrois devenir maire républicain, un Estonien devenir un play-boy maître-nageur, jamais un Bulgare. Ces films peuvent être ignorés des Histoires du cinéma, ils ont bouleversé deux générations de spectateurs slaves du Rhode Island.  Je dois à la réussite d’estime de Lzlalor mon premier contact avec l’industrie du film, en 1954, et mon frère ne me garda pas rancune d’avoir, avant lui, frayé le marché WASP de l’Amérique. Un chorégraphe Russe repérait pour une mise en scène de Richard Thorpe quelques danseuses, et bien que je me tinsse à l’extérieur du plateau, il m’aborda. En compagnie de véritables comédiennes, je fis donc le voyage jusqu’au Connecticut pour participer aux auditions des Aventures De Quentin Durward. Je n’étais certes pas une danseuse professionnelle, et cependant j’avais assez de fougue et de sensualité pour en remontrer à mes arrogantes partenaires. De plus, à l’aide d’un bon maquillage, je pouvais ressembler à une Gitane, puisque c’est le rôle d’une Gitane qui devait être confié. J’échouai face à ma dernière concurrente, une Roumaine. A cette époque, les Roumaines monopolisaient les interprétations de Gitane et dans les films de cape et d’épée, et dans les adaptations de Walter Scott, et dans les contes orientaux, mais ma concurrente était près d’être défaite, car le chorégraphe marquait à mon endroit une inclination quasi mystique. Il se reprit au moment de juger : « Mlle Olga, vous êtes une actrice née, et toutefois, il y a quelque chose chez vous que je ne m’explique pas : vous semblez particulière, différente, et cette impression s’évapore, elle refait surface et l’on se trouve démuni, on ne sait pas à quoi raccrocher cet air impénétrable, vous piquez la curiosité mais… vous n’évoquez rien. D’où venez-vous ? » « Je suis Bulgare. » « Mon dieu. Bulgare ? C’est très étrange. Vous êtes donc Bulgare ? Voilà qui n’est pas courant. Je connais un peu la Bulgarie. Ca ne me dit rien qui vaille. Non pas que je déteste cette nation, mais enfin… Bon courage, Mlle Olga. » Lorsqu’à mon retour dans le Rhode Island, je contai ma déconvenue, Tarrik notre cousin sourit faiblement, et Lzlalor se rembrunit. Fou de colère et de tristesse, il saisit une assiette pour la briser, mais celle-ci lui glissa des mains et se brisa d’elle-même. « C’est une malédiction ! Nous sommes maudits, toute l’humanité exècre la Bulgarie, les enfants couvrent d’insultes les Bulgares, aucune deuxième base dans toute l’Amérique ne compte d’ancêtres bulgares ! » Ce jour-là, Lzlalor fit vœu de ne plus diriger de mise en scène tant qu’il n’aurait pas élaboré un imaginaire bulgare spécifique et un langage cinématographique typiquement bulgare, et il lui fallait à cette fin, non retourner sur la terre natale à présent férocement dénaturée, mais sonder au fond de son âme la forme exacte du mood bulgare. Cette introspection dura dix-sept ans. Un après-midi de juillet, en 1971, mon frère découvrit par hasard, d’abord attiré par son titre, qu’il jugeait inintelligible, la première œuvre d’un cinéaste encore inconnu. Le film modifia le cours et le sens de son existence, et entraîna Lzlalor dans une voie apaisante et fertile. Il précipita la réconciliation de mon frère avec la mise en scène de cinéma, lui procura pour la première fois ce qu’il cherchait obscurément depuis tant d’années : une fibre bulgare, et lui fit connaître son seul et inaliénable ami en la personne du jeune réalisateur américain. Le film s’intitulait Afternoon Of The Wine. Son réalisateur était Marvin Marty. »

 

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23 août 2006 3 23 /08 /août /2006 18:26
            Nos amis Vieux-Loups qui souvent sont en réalité nos tendres pères font consister le sel de leur manière dans le riff. Et le  riff  suscite la possibilité d’une généalogie, à l’image du « riff » kinksien 1964. Certains rythmes jouirent de la même fécondité, ainsi le Diddley Beat, épuré néanmoins des glorieux maracas de Jerome Green. Le son des guitares byrdsiennes se retrouve à chaque angle de la discothèque de DJ Demetrius Jackson. Afin de satisfaire une production intensive, le triumvirat HDH lia sa portée par une commune ligne mélodique, tout juste modulée pour éviter l’accusation d’auto-plagiat. Enfin, en deçà de l’emprunt mélodique, plus dissimulable et exigeant un grand savoir-faire, la duplication de suites d’accords nous intéresse ici, attendu que cette duplication n’entraîne pratiquement jamais une répétition de la mélodie initiale. Personne n’ignore la suite d’accords qui tapisse les très grosses balades internationales humanitaires : do-sol-la mineur-fa. Ni celle qui vêt à la fois les torch-songs des années 1950 et plus tard de la Deep Soul, aujourd’hui déconsidérée : do-mi-fa-fa mineur, et variation courante, sol dièse au lieu de fa mineur. Il est une suite, très oubliée, pour laquelle j’affiche une certaine préférence, et dont la sphère d’usage se limite peu ou prou à la Soul du Nord : elle consiste à s’appuyer sur une note de basse immuable et à enchaîner les accords de mi-sol-la ; l’ajout d’un do, ou plus vicieusement, d’un la mineur 7 est une pratique régulière. Cette suite tient son pouvoir particulier de la note unique de basse, jouée en continu, si bien qu’immanquablement, et peu importe ce que nous hurle le chanteur, les deux mêmes sentiments d’héroïsme et de menace (dirigée contre l’interprète lui-même) emplissent notre esprit. Leur co-présence annule les effets gênants que l’un d’eux pourrait avoir s’il était livré à lui-même, et l’on sait que l’héroïsme pur, c’est The Iron Maiden [1]. M’accuserait-on de me repaître d’un paradoxe typiquement Pédé Progressif que je rétorquerais qu’un héroïsme poussé en ses termes, bien au-delà de sa pureté, dans son essence-même, doit s’inquiéter de son propre mouvement et s’effrayer de sa propre combustion. La suite d’accords héroïco-menaçante est  d’abord illustrée par « (I Know) I’m Losing You » de The Temptations. Elle s’espace de plages d’imminence, sinistres à souhait, dans « Lonely For You Baby » de Sam Dees.  Elle vibre d’un chœur de prêtresses vaudou et d’une basse « massive » dans « Ain’t No Danger » de Clifford Curry. On l’entend toujours, mais quelque peu policée et diminuée, dans « My Love Is Getting Stronger » de Cliff Nobles, et dans le refrain de « Testify » de Johnnie Taylor qui sacrifie cependant l’immuabilité de la note de basse. La brutalité originaire du geste était donc déjà un souvenir dès 1969. Ce souvenir vaut toujours mieux que le néant actuel, qui démontre assez la pleutrerie de ses musiciens.
 
 
 
 
 
 
 


[1] Maiden était au top en 1983.
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16 août 2006 3 16 /08 /août /2006 20:46

Qu'a fait Uder Mermouch pour mériter que Jeanpop2 le rosse de telle manière au son du "Revenge" de Kookie Cook ?

kookie Cook - Revenge

          Prix :

     1 - Le 45 tours original du "She was good" de The Talismen.

     2 - Le foulard que Kleist offrit à Henriette Vogel à la fin de l'hiver 1811.

     3 - lou ride.

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9 août 2006 3 09 /08 /août /2006 18:55

            Les flancs de l’Elbourz étaient d’une taille majestueuse, mais le soleil les ayant soumis à son incessant flamboiement, ils offraient l’aspect désolé et vulnérable d’une grande étendue rocheuse, friable sur toute sa surface, déjà affaiblie par les grottes proliférantes en son cœur. La forteresse que je devais atteindre avait été bâtie dans un défilé près du Mont Damâvand, et éloignée de tout point d’eau, subissant les rigueurs du climat perse, obligeait son visiteur à prévoir un gros ravitaillement à la citerne de la vallée, ainsi que l’achat d’une paire de mulets robustes et hardis. C’est en préparant ce voyage, qui mettrait un terme à tous les précédents et peut-être leur prêterait un sens que je n’envisageais toujours pas, que je fis la plus étonnante rencontre qu’homme puisse faire si tant est qu’il a percé l’identité de la frauduleuse Arménie.

            Tandis que je procédais à mes divers approvisionnements, un être poli, parlant bas et vêtu selon les critères de l’endroit, me pria de décliner mon nom et mes qualités, ajoutant presque aussitôt qu’il n’était nullement brigadier ou sicaire,  mais simplement curieux de celui que je pouvais être. L’homme exécutait plusieurs figures et il ne me parut pas que celles-là fussent en vérité nécessaires à la clarté de son discours. Bientôt fasciné par la succession illogique de ses gestes, qui me semblaient narrer un épisode guerrier à la manière de fresques égyptiennes ou de peintures bantoues, je promis à mon interlocuteur et mon identité et l’explication de ma présence. Je joignis à ma promesse une main tendue en travers de ma poitrine et mon index pointant vers elle, à quoi l’homme répondit en levant ses deux pouces et en avançant sa mâchoire. La surprenante lisibilité de ce dernier mouvement me convainquit que j’avais affaire à un compatriote du Sud. « Monsieur, je nous conjure de ne point prolonger ces pantomimes, premier car je dois avant la tombée du jour gagner un certain point dans la montagne, et second car tout me persuade à présent que chaque rencontre que je fais est un degré supplémentaire dans la compréhension de mon destin, et rien ne me taraude davantage que de le déchiffrer enfin.

            -Monsieur, le miracle répété de rencontres grosses d’instructions ne justifie pas que vous adoptiez ce sabir d’occultiste celtisant. Je vous pardonne cependant cette inclination qui fut longtemps la mienne, et vous demande d’accepter cette main que je tends, point trop honteuse ni rougissante d’avoir créé le très valable Fantasy World.

                                               

            -Vous êtes James Knight, de James Knight & The Butlers. Je ne puis prétendre que je m’attendais à vous voir ici, mais, sous certain aspect, cela n’a rien de surprenant. Quand je voulus que Fagen m’expliquât le choix de l’Arménie pour cette grande expérience de travestissement Psycho-Batave dont je fus le témoin perplexe, je ne reçus que courses et prestidigitations au lieu de la réponse toute simple qui m’était promise. Est-ce que vous, James Knight, botterez en touche d’une façon similaire ?

            -Oui. Il ne m’appartient pas de décrire et d’ordonner les circonvolutions du Psycho-Batave. En revanche, contrairement à Fagen, je ne connais pas de tour de magie.

            -Que savez-vous ?

            -Je peux vous introduire à une doctrine du non-caractéristique et pas mémorable pour autant, qui forme la seule conquête de l’esprit Bulgare.

            -Mais volontiers : ensuite nous écouterons Tim Granada, au Mozambique, à propos de l’esprit Uruguayen ; Wild Bill Kennedy, en Finlande, à propos de l’esprit  Kirghiz ; votre ami Clarence Reid, en Mongolie, à propos de l’esprit Monténégrin, ensuite…

            -Si cela se présentait, j’honorerais la mémoire de votre ami Randall Webb, qui, lui, savait les phénomènes de dissémination et d’exogenèse, et ne les méprisait pas. De plus, le sarcasme sied mal à celui qui acheva la théorie de l’Orgue du Fantôme, théorie qui, je le rappelle à son auteur négligent, légitime à des fins esthétiques la connaissance superficielle et même mensongère des cultures mondiales.

            -Je la limitais à l’Empire colonial britannique.

            -Moi, James Knight, suis justement l’un des plus subtils produits de l’Empire. Mon unique enregistrement 33 tours bénéficiait-il trop de la perfection de cette instrumentation féline, gloire de la scène Floridienne, pour que vous ne goûtiez les vertus et philtres plus proprement incantatoires et terrifiques de ma musique ?

            -Je n’avais pas entendu parler de vous à l’époque.

            -Oui. En vérité, le ronflement si obsédant de mon orgue pouvait avoir quelque efficacité quand je le croisais avec mon opulente guitare psychédélique, mais il me manquait le sens du décorum, que Dr John avait pour nous tous, au point de lui sacrifier toute la substance de ses disques. Bien lui en a pris, d’avoir absolutisé l’Orgue du Fantôme.

            -Ne regrettez pas de lui être inférieur sur ce plan. Lui vous envie très certainement l’impact et la décision, qui ont fui plusieurs de ses productions des années 1968/1971 et avec lesquels il ne renoua que vers 1973 au prix d’un complet abandon de l’esthétique de l’Orgue du Fantôme. Il me semble que chez vous, l’un n’a jamais exclu l’autre, et vous avez peu ou prou réalisé le projet de Dr John, un album cumulant les qualités respectives de Gris-Gris et de In The Right Place.

            -Comme vous le remarquiez plus tôt, l’éventuelle grâce de ma musique n’a provoqué aucune réaction. C’est donc que j’ai échoué à devenir un Petit-Maître.

            -Pardon ?

            -Dr John fut un excellent Petit-Maître. Comprenez qu’il existe quatre dénominations, ne visant seulement que la puissance de rayonnement d’une personnalité créatrice, et la nature et les modalités de son influence. Le Maître renvoie au génie, responsable de son langage et inaliénable dans chacune de ses expressions. Immédiatement identifiable, exerçant une influence gigantesque et pourtant impossible à contrefaire. Brian Wilson est un Maître. Le Maestro, ensuite, ne doit pas vous égarer. Si nous passons à l’italien, c’est parce qu’en lui réside une certaine propension au mécanique, à la reproduction mécanique, éblouissante mais industrielle, d’une formule, souvent héritée d’un Maître. Le Maestro, à la différence du Maître, ne se drape jamais dans une solitude plénipotentiaire. Parce qu’il dirige des troupes. Ainsi Curt Boettcher, ou bien Smokey Robinson. Le Petit-Maître n’a pas l’invention massive mais le raffinement de la manière. Il engendre périodiquement des cercles d’amateurs, bons au culte et au secret, à la publicité du secret davantage qu’au secret lui-même d’ailleurs. Un Petit-Maître ne compte pour rien aux yeux des auditeurs distraits, mais la revendication de sa race lui attire des fascinations durables. Dr John, certes, mais aussi Arthur Lee. Enfin, et c’est la catégorie qui me contient : le Bulgare. Pour bien vous faire entendre ce qu’est un Bulgare, vous devez m’accompagner en un lieu, qui nous appartient à moi et à mon épouse, et que j’ai passé plus de vingt années à mettre au point.

            -Quel est ce lieu ?

            -Le Café Bulgare.

            James Knight & The Butlers - Fantasy world

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2 août 2006 3 02 /08 /août /2006 18:59

Notes de Randall Webb, datées du 15 juillet 1968.

 

« The Spiders.

            Demetrius m’a prêté leurs quatre premiers albums. Nous étions chez lui, j’avais les pieds sous la couverture que son arrière-grand-mère avait cousu 63 ans auparavant. Je venais de lui demander ce qu’il ferait s’il devenait sourd du jour au lendemain. Il me répondit qu’il regarderait en boucle les films muets de Frank Borzage. Puis je ne me souviens plus comment The Spiders sont entrés dans la conversation, alors que des dos de livres flambaient dans l’ombre.

            Demetrius m’a assuré que le rock japonais présentait plus d’une similitude avec l’italien. Même accointance avec la variété, même tendance au sentimentalisme, y compris et surtout pour contrebalancer les moments les plus sauvages. Un moment de bienséance rituel après le coup de sang.

            Mais les Japonais usent d’une manière différente, beaucoup plus précaire. Les italiens, plus sûrs d’eux, hâbleurs, incontestablement hommes dès l’âge que les autres vivent tendre, jouent du rhythm & blues viril, certes mû par certaines inflexions de gondolier vénitien (à l’image du « L’ho vista stasera » de Luis Cataldo), par un lyrisme emprunté fortement régional, mais finalement homogène. L’hétérogénéité caractérise au plus haut point les productions japonaises, à tel point qu’on est tenté de dire qu’elles sont menacés par deux contraires : l’ordre et le désordre. Au travail sonore d’un professionnalisme d’une méticulosité exacerbée, parfois étouffante, presque comique, répondent une sauvagerie souvent à peine contrôlée et une tendance au bric-à-brac cyclothymique, un goût pour les aspérités qui nous font brutalement passer d’un couplet sanguinaire à un refrain en sucre.

                                     

 

L’Italo-américanisme fondamental des japonais est un Italo-américanisme d’enfant, qui est davantage basé sur l’imitation, le mimétisme, qu’en prise directe avec des émotions et des préoccupations d’homme. Sur les albums de The Tempters ou The Carnabeats, on s’ingénie à jouer de la guitare plus vite que ceux qui nous ont poussé à empoigner l’instrument, on s’amuse à tourner tous les boutons et essayer toutes les pédales d’effet. Cette gourmandise d’enfant en rappelle une autre, plus pathologique et inquiétante, celle de Joe Meek. En partant d’un matériau similaire, à savoir des chansons souvent tout juste honnêtes, plutôt anonymes, on arrive pourtant à un résultat très différent du bricolage Meekien chez les groupes japonais, car ceux-ci sont richement produits, et comme gouvernés par des instances rigoureuses et peu portées sur les écarts et les fugues. Ainsi on laisse les enfants jouer librement dans un parc, mais les frontières de celui-ci sont inflexibles.

Je reviens à The Spiders. Force est de constater que ceux-ci sont passés maîtres de la sécheresse tendue, et qu’ils possèdent un sens du détail, toujours au service du groove, digne de The Easybeats ou The Guess Who. Maintenant que je réécoute ces albums chez moi, tard dans la nuit, je suis frappé par ce morceau si étrange, intitulé « Yves ». Fourre-tout ahurissant, qu’on n’oserait pas qualifier de psychédélique tant on est loin ici des drogues et de la barbe. On y trouve pêle-mêle une basse byrdsienne, des lamentations glaciales de bateau-dragon, une belle guitare désespérément martelée, un orgue du fantôme de supermarché. Tous ces éléments hétérogènes habillent une chanson sucre d’orge, telle que n’auraient même pas osé enregistrer les Californiens de The Association, précise et rêveuse à la fois, idéale pour ceux comme moi qui aiment ne pas tout comprendre. Et pourtant « Yves » continuera de nous hanter longtemps après la défaite du soleil. »

The Spiders - Ban ban

The Spiders - Yves

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