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2 mars 2006 4 02 /03 /mars /2006 21:48

« Lewis, serait-ce avouer ma culpabilité que de souligner le fait qu’outre Randall Webb, je suis la principale victime de ce drame, qui m’a coûté ma position et qui a valu à mon nom d’être dégradé et moqué jusqu’à Singapour ? La peinture de ma déchéance est-elle à ce point réussie qu’on la prendrait pour ce qu’elle n’est évidemment pas : l’alibi retors du coupable qui accumule contre lui-même non pas des preuves mais des signes grossiers de la misère où le drame l’a plongé ? Pensez-vous que je sois assez raffiné dans la dissimulation pour me désigner avec beaucoup de réalisme comme la cible secondaire de cet attentat, à seule fin d’éloigner les soupçons qui pèsent sur moi ? Ne me supposez pas tant de ressources. Je suis dans un état lamentable. Bien sûr, je ne serai jamais si lamentable que je ne puisse égrener un petit chapelet d’idées, et oui, je sais tourner de belles périodes, mais, Lewis, que vaut cela en regard du discrédit dans lequel mon nom a irrémédiablement sombré ? Je devine que vous ne m’interromprez pas, que vous ne m’interrogerez pas non plus, alors je peux faire durer mon récit aussi longtemps qu’il sera nécessaire, car le rôle prépondérant que je tiens dans cette affaire rend précieux chacun de mes mots et excuserait presque, s’il m’en venait l’inspiration, d’infinies digressions, pourvu que ce soit moi qui parle, moi dont le langage vous importe et que vous devez encourager à se perpétuer. Heureusement pour vous, je ne me compare pas encore à ce commerçant hâbleur qui compose votre valetaille, et dont la digression emblématise le caractère. J’avais pour me servir Legendre, le discret, efficace et diligent Legendre. Lui aussi a plié devant l’extraordinaire volonté de Randall Webb, même s’il avait au début protesté de sa fidélité pour son maître. Je me souviens de notre enfance, des jeux dont il avait été le compagnon, des sévices innocents qu’il me laissait lui infliger lors de nos combats, pour ne pas fâcher son père qui pâlissait à l’idée que le jeune maître se plaignît qu’on ne le traitât pas en vainqueur, ce qui de toute manière ne lui aurait valu aucune remontrance, mais le brave homme avait une très haute conscience de son service, Legendre dont la mère m’avait donné le sein lorsque je naquis. Vous comprenez, Lewis, qu’en me confisquant Legendre, Randall Webb faisait davantage que m’ôter quelques commodités, pour lesquelles je n’avais d’ailleurs que peu de goût. Quant à la folie qui les gagna tous deux après Copenhague, elle signifia encore plus durement la mainmise de Randall Webb sur mon existence. C’était comme si ce dernier me suggérait que non seulement il pouvait entraîner la volonté d’autrui, mais aussi bien la précipiter dans la déraison. J’ai beaucoup écouté Randall Webb, et toutefois, je n’ai jamais participé de son culte, alors il a tué Legendre à petit feu et a ourdi ma chute, en bâclant, et même en ratant sa rencontre prometteuse avec Jean Pop 2, convaincu que de sa part, n’importe quelle excentricité serait accueillie avec bienveillance et intérêt, alors que le subalterne que j’étais ne pouvait que récolter l’opprobre, et c’est ce qui arriva. Je ne me défendis guère, Randall Webb, lorsque nous étions à Bratislava, puis à Dresde, travaillait à me dégoûter de ma propre valeur en jouant ces scènes pénibles mais puissantes dont mes lettres ont témoigné, et dès lors me réduisit à l’épistolier passif que je sais être devenu dans la mémoire des témoins. Copenhague fut le plus éhonté de ses crimes. Randall Webb commença par la destruction cruelle et brillante de son pauvre frère, prêcha ensuite notre suicide dédié à la disparition du génie Italo-américain, qu’il qualifiait de Possibilité d’amour, me pleura dans les bras enfin pour me persuader de son extrême vulnérabilité. En l’espace d’une journée, Randall Webb me fit connaître l’étendue de son émotivité, qui succédait, si vous m’avez bien suivi, à ses triomphes de masculinité positive. Sa démonstration était achevée : oui, Randall Webb habite le côté brutal de l’homme, cette foutaise Psycho-batave que Don Creux avait percée à jour, et ce côté brutal veut que vous cédiez le pas, que vous annihiliez votre substance si vous n’êtes pas prêt à endurer l’assaut conjugué de l’émotivité, de la vitesse, de l’humiliation et de la force qui caractérise le Psycho-batave, et donc Randall Webb. Comme Don Creux l’avait compris, le Psycho-batave est une Passion qu’il faut célébrer, mais dont il faut se garder d’être le Christ, et même l’évangéliste. Je salue ici le Pat tranquille de votre vieil ami. 

 

-Permettez-moi, Poire, d’interpréter les faits d’une autre manière. Je ne prétends pas que l’interprétation que j’en ferai sera meilleure que la vôtre, je ne remets pas en cause votre récit ou le sens que vous lui prêtez, et je n’apprends pas à autrui à mieux considérer certaines de ses expériences, quand je ne les ai pas vécues et qu’elles restent pour moi des ombres de théâtre chinois. Néanmoins, ce que vous devez retirer de ces péripéties, et dont, j’insiste, la signification dernière vous échoit, cela doit s’épurer au contact d’une autre interprétation, qui peut vous révéler ce que la vôtre contient encore d’effroi mal tempéré.

 

-Lewis, vous devez quitter ce ton avec moi. Je reconnais à ce type d’approche la volonté d’instruire l’autre et de ne pas l’écouter, la volonté de briser l’autre et de ne pas être instruit par lui. N’agissez pas avec moi comme vous avez agi auprès de vos faibles concitoyens de Concord, Massachussetts. Ne me traitez pas comme votre héritier car je suis fait d’un autre bois que vous et vos bons frères Psycho-bataves. Et surtout tâchez, au moins une fois dans votre vie, de penser du point de vue d’un perdant, celui dont les croyances, les valeurs et les possessions ont été détruites, parce que vous avez beau admettre que le Psycho-batave est une chose du passé, rien dans votre attitude ne le laisse supposer, vous continuez votre croisade, sur l’injonction d’un cadavre, et dans quel but, après tout ? Châtier un coupable auquel vous aurez peine à faire entendre qu’il s’agit d’une sorte de régicide ?

-Poire, le Psycho-batave peut être défendu, quand bien même il serait mort, ce dont tout le monde n’est pas persuadé. Vous suggérez que je suis un romantique attardé ? Si par là, vous visez un genre d’homme qui, faisant fi de la morale contemporaine, perpétue avec grand faste l’esprit d’une époque révolue, eh bien vous avez raison. Mais si vous estimez que mon action se résume à un culte morbide, qu’elle n’est au fond qu’une manie de vieux garçons, incompréhensible à la plupart, théoriquement fumeuse, je dois vous faire remarquer, à titre d’excuse, et d’apologie pour mes semblables, que mon action est source continuelle d’inventions et de vocations depuis près de quarante ans, et qu’il y a donc comme une sanction de l’expérience, qui valide nos idées.

 

-A part vous, et Jean Pop 2, qui prodigue ses inventions Psycho-bataves, et ont-elle une Histoire ? Depuis 1966, les mêmes vétilles sont réactivées, avec toujours un voile supplémentaire, qui en augmente la puissance, et qui en diminue la pertinence. Non, Lewis, vous et Randall Webb, vous ne vous êtes jamais posé la question de la défaite, et comment apprivoiser cette défaite, comment ne pas la retourner en nouvel argument pour la croisade Psycho-batave, qui, dans votre esprit, ne peut jamais faillir, jamais cesser, convaincus que vous êtes qu’une belle idée est immortelle, et ainsi, malgré le cinglant démenti du Temps, qui, lui, vous insulte et vous bafoue sans vergogne, vous continuez vos manœuvres tel un escadron fantôme, un petit groupe de mercenaires désaxé par la fin de la guerre, et persistant dans ses rapines, sans même cette mélancolie que votre contemporain Sam Peckinpah vous apprenait film après film, oui, tous les deux, vous m’évoquez ces hommes qui autrefois jouissaient de leur liberté et qui vont mourir avec le progrès et la modernité, mais ce que les nouveaux prêtres ôtent à ces hommes, l’impunité du plaisir, ceux-là, les hommes de Sam Peckinpah ne le rachèteront pas en sauvagerie et en destruction, comme on le pense un peu rapidement, au contraire, ils font connaissance avec leur propre disparition à travers une longue et méthodique suite de désoeuvrements, oui, avant que la horde sauvage ne ravage le fort mexicain, nos amis ont déjà accompli l’essentiel, le séjour chez les putes et la trahison pour l’or, ils ont contemplé l’effondrement de leur morale, et le massacre final n’est rien de plus que le râle du moribond, ces hommes, Lewis, ne se défendent plus, ni orgueil ni flamboyance, mais la dérive, l’abandon, mon cher Lewis, et comme Sam Peckinpah comprenait que l’abandon lui-même menaçait de dégénérer en posture, qu’il ne serait alors plus le véritable Abandon, celui que je considère comme l’un des plus parfaits créateurs s’est logiquement dédié au cinéma d’action commercial, avec un sens supérieur du routinier, qui fait d’après moi le principal mérite de la dernière période de son art, et c’est à cette aune que l’on doit juger le génie Marvin Marty lorsque celui-ci tourna Have Some More Wine, Suzy Jo, lui aussi a peu ou prou connu la même évolution, lui aussi, et seul Don Creux l’avait correctement analysé, s’est imprégné de la réelle signification de la défaite, et tout a pris fin aux alentours de 1982, l’année cadavérique, seize années ont été nécessaires pour constater la défaite, mesurer la défaite, s’accoutumer à la défaite, demander asile au vainqueur, travailler pour le vainqueur, mourir pour le vainqueur, seize années de résignation et de médiocrité, quand vous-même n’avez pas même entrepris de vous résigner, alors pitié, Lewis, ne tentez pas de rebondir sur mon propos pour me citer l’exemple édifiant d’un Loser de 1966, que le Temps a transformé en vainqueur…

 

-Justement, Poire, il est temps pour nous de se souvenir du fantastique Pete Morticelli…

 

-Non, Lewis, non. Allez au diable, je ne peux rien pour vous.

 

 

            Quand je fus redescendu et que, muet de consternation, j’observai Becquerel dégustant les scones de Mme Poire, je tentai d’élever la voix pour nous exhorter tous deux à quitter cet endroit devenu si déplaisant. Je m’arrêtai sans même prononcer une syllabe, puis je pris place aux côtés de mon hôtesse, qui n’avait pas relevé mon trouble, et lui confiai que son jardin comportait de bien ravissants arrangements floraux, que j’avais eu le plaisir de les détailler du regard en compagnie de son fils, pendant que lui et moi, nous nous entretenions de Pete Morticelli et de la figure du Loser de 1966.

 

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2 février 2006 4 02 /02 /février /2006 18:33

            Dans une petite maison faubourienne d’Istanbul, nichée au cœur des acacias et des pommiers odoriférants, les Poire ont mis un terme à leurs pérégrinations séculaires et renoué avec la patrie de leurs ancêtres. L’arrière grand-père de Jean-Pierre Paul-Poire, décoré de l’ordre du Bain après avoir contribué à d’importants services d’ingénierie dans le Pendjab, avait acquis cette charmante propriété dans l’intention et l’espoir que les Poire futurs, ballottés par l’Histoire et ses guerres, disposassent d’un asile à toute épreuve. C’est donc fort logiquement que Jean-Pierre Paul-Poire, qui vivait alors ses plus sombres heures, s’y était réfugié en compagnie de sa mère. Le lecteur alerte doutera bien sûr que le nom Paul-Poire soit d’origine turque, et pourtant : certaines annales consignent un bien curieux événement que les historiens de profession jugeront grotesque mais que, pour ma part, je crois volontiers. Lorsque Soliman le Magnifique lança l’assaut sur Vienne en 1529, un homme d’études et de liqueurs, du nom de Luther Paul, s’enflamma pour la cause ottomane et à la consternation de ses concitoyens (ou compatriotes ? L’origine de Luther Paul constitue un véritable mystère), se livra lui-même à l’ennemi. On ne le fit pas prisonnier et on ne tenta pas de le convertir non plus. Luther Paul avait garanti son indépendance ainsi que celle de ses descendants en instruisant quotidiennement Soliman de ses lumières personnelles sur certaine substance philosophique qu’il appelait : le Flux-Cave, ou la Flèche-Batave, ou encore le Poire-Impact.

                                           

                                                             Luther Paul

            Luther Paul s’exprimait et écrivait en français, vraisemblablement par crainte d’être trop bien compris. Il est en effet admis que Luther Paul, bien qu’inspiré et doté d’une intuition extraordinaire, était un piètre théoricien, confus et malhonnête. Qu’il parlât et écrivît correctement le français, à une époque où, par ailleurs, peu le maîtrisaient, est également sujet à caution. Bref, notre Luther Paul joua de sa grande séduction pour captiver Soliman. Ce dernier, au cours d’un premier entretien avec le roué Viennois, s’esclaffa lorsqu’il entendit prononcer pour la première fois le mot « Poire » dont il ignorait la signification. La sonorité seule du mot « Poire » le plongeait dans un état d’hilarité difficilement mesurable et dès lors, Luther Paul était salué à la Cour sous le titre de Luther Paul-Poire. Ce nom fut légué aux descendants par déférence à la mansuétude et au génie du Sultan. Mais l’Histoire ne permit pas aux Paul-Poire de s’établir pour de bon à Constantinople, et ils connurent le destin de millions d’êtres que les guerres et les épidémies, ou l’infamie dispersent sur toute la carte du monde, comme s’ils ne pesaient pas davantage qu’une enfantine figurine de plomb. Ainsi, en 1753, alors qu’ils se livraient à de délicieuses randonnées en Crimée, Mehmet Paul-Poire et son cadet Sonny Paul-Poire furent capturés par des pirates et troqués à Anvers contre trois diamants. Les Paul-Poire furent choyés par leur nouveau maître, qu’ils enjôlèrent de la même manière que leur glorieux ancêtre avait enjôlé Soliman, cette fois avec un concept original : le Magweldbach. D’autres infortunes suivirent mais toujours, les Paul-Poire négociaient leurs avanies avec un même talent de conceptualisation, plus brillant que profond. Jusqu’au triomphe de Seymour Paul-Poire, fait chevalier de l’ordre du Bain en 1890, fierté de l’armée britannique des Indes, causeur tellement prodigieux qu’on lui confia, bien aveuglément, la responsabilité des travaux d’irrigation de la plaine du Pendjab. Mais alors, comment cette lignée de survivants et de bonimenteurs finit-elle par produire l’être chétif et abattu qu’est Jean-Pierre Paul-Poire ? En vérité, Jean-Pierre Paul-Poire peut être doué des dispositions de ses ancêtres à un degré égal. Il pourrait rivaliser avec leur adresse, singer leur habileté, imiter leurs succès, plus encore… si le passage de Randall Webb dans la vie d’autrui n’avait pas pour conséquence inéluctable de tarir toute sève créatrice. Luther Paul lui non plus, en présence de Randall Webb, n’aurait su devenir Luther Paul-Poire.

            Ce long développement se révèle nécessaire pour apprécier le mood Paul-Poire, et plus particulièrement, le poids historique sous lequel ploie l’ancien champion de la cause Psycho-Batave, poids tel qu’il justifie la réaction extrême de Jean-Pierre Paul-Poire à sa présente déconfiture. L’homme que je vis ce jour-là, à Istanbul, me fit beaucoup de peine. J’avais laissé le guilleret François Becquerel aux prises avec Mme Poire, qui l’entretenait de problèmes climatiques ardus. Quoique je désespérasse de voir François Becquerel se concentrer sur quelque objet, si futile soit-il, je le savais capable d’accorder toutes les marques de l’attention à son interlocuteur, sans jamais, bien sûr, lui livrer une once de réelle attention. Je salue ici la facilité mondaine du boutiquier français, car elle me permit de converser en toute quiétude avec Jean-Pierre Paul-Poire.

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10 janvier 2006 2 10 /01 /janvier /2006 18:09

            « Allez-vous enfin vous taire, Becquerel. » Depuis trois jours, notre train voyageait à  destination d’Istanbul où le nerveux et délicat Jean-Pierre Paul-Poire goûtait les joies difficiles de la retraite aux côtés de sa mère. J’avais eu le bonheur de m’entretenir avec cette ménagère exemplaire afin de planifier notre séjour dans la capitale turque. Ce que je découvris par la suite confirma ma première impression sur Mme Poire : sans faire naître chez son interlocuteur une dévotion aussi absolue que celle qu’on ne manquait pas de ressentir en présence de Randall Webb, Mme Poire s’attachait néanmoins la sympathie inaliénable de tous ceux qui voulaient bien lui consacrer quelques heures, passées à évoquer d’imperceptibles changements climatiques qui, à ses yeux, revêtaient une importance extrême. La vieille femme plairait énormément à François Becquerel. Pour ma part, j’apprécierais la sollicitude et les soins dont elle entourait le pauvre Jean-Pierre Paul-Poire.

 

 

            « Becquerel, je suis certain que parmi nos passagères se trouvent quelques complaisantes jeunes filles qui prêteront une oreille énamourée à votre babil de boutiquier. Je souhaiterais faire le point sur notre affaire et rien ne me serait plus profitable que le silence, mon ami. Allez. » Tandis que Becquerel, enthousiasmé par ma suggestion, s’éloignait au fond du wagon-restaurant, je promenais un regard enténébré sur les divers groupes de voyageurs qui avaient pris place, et songeais avec colère qu’ils ignoraient tout de la révolution Psycho-batave et du meurtre de son principal thuriféraire. Oui, bien malgré moi, je devenais amer et ne tolérais plus du tout que notre affaire restât un secret d’initiés. Ainsi je cherchais avidement les signes de quelque intérêt, et bientôt ceux-ci se présentèrent. Entre deux femmes de proportions enviables était assis un énergique vieillard, en complet blanc, qui enrageait à propos de son potage où, se plaignait-il, « faisait absolument défaut le parfum essentiel des asperges ». Le vieillard se mit alors à répandre le contenu de son assiette sur la nappe, puis il l’étala jusqu’à ce qu’il couvrît toute la surface de la table. Personne autour ne semblait prêter attention à la scène qui se jouait, car tous devaient craindre que le vieillard ne fût un aliéné, prompt à la violence. Je l’observai. Quand il s’aperçut de la fixité de mon regard, il se calma enfin et me sourit. « Monsieur, me dit-il avec une voix melliflue, je sais cette lueur et cette droiture dans le regard. Je l’avais notée dans le regard d’un ancien cuisinier que j’avais eu à mon service, il y a bien longtemps. Je crois même que vous et lui, vous étiez proches, comme deux frères. Seulement il est arrivé ce qui arrive toujours lorsque l’un, plus intuitif et plus fragile, commet quelque chose dont l’autre, plus massif et plus raisonnable, ne peut plus le défendre. Vous protégiez votre ami et l’aviez habitué à être protégé par vous, d’une part parce que vous mesuriez l’étonnante valeur de ce qu’il accomplissait et que vous souhaitiez voir accomplir, d’autre part parce que vous faites partie de ces êtres qui plutôt que d’agir au mépris des conventions, comme le faisait votre ami, choisissent de les apprendre puis de les utiliser, même si l’usage que vous en faites prête à discussion. Un jour, l’un et l’autre avez senti que le temps de la séparation était venu, et lui seul le regrettait réellement parce qu’il avait compris l’incomparable soutien que vous lui procuriez, tandis que vous, même privé du spectacle de votre ami égrenant découvertes et triomphes, eh bien vous jouissiez toujours de cette assise, qui ne vous faisait redouter que vous-même. C’était une époque pénible pour un élément aussi brillant que l’était votre ami, plus supportable pour vous, sans doute, qui connaissez l’art de mettre sa conscience sous clef. Eh, eh… Vous allez devoir réfléchir seul, mon bon monsieur, car à mon âge, on ne prise plus tellement ce genre de discussion virile. Vous voyez ces deux femmes ? Je me charge depuis le début de notre voyage de les éveiller à … comment dire… “indisputable truth”, voilà, d’ « indisputables vérités ». Alors ne m’en veuillez pas de refuser net votre compagnie, que je commence à trouver assommante et vulgaire. Adieu, Monsieur, adieu. »

 

Le chasseur du signor Piccoli

 

            Le vieillard quitta notre wagon, non sans féliciter Becquerel pour son empressement à divertir une petite assemblée de jeunes filles à la grâce trébuchante. Il ne servait pas à grand-chose de révéler au flamboyant vieillard que moi aussi, je l’avais reconnu. D’après mon expérience, une entité Psycho-batave vieillissante n’entre plus en communication avec autrui que pour lui asséner de terribles sentences, dont elle ne prévoit même plus les effets, dont elle ne mesure que pour elle-même le pouvoir galvanisant, se grisant de ses propres insolences et de ses géniales intuitions. Face à pareil phénomène, il n’est d’autre ressource que de tendre dans un effort inlassable à l’ouverture totale et permanente de ses sens. J’imaginais que Jean-Pierre Paul-Poire avait ainsi procédé à chaque manifestation du Psycho-batave chez Randall Webb, et que c’était probablement la récurrence de ces manifestations qui avait endommagé son système nerveux, quoique ses lettres ne le laissassent point paraître. On m’avait pressé de réfléchir. Alors je tâchais de me souvenir. Depuis de longues années, à ma grande honte, il ne m’était plus possible de dissocier réflexion et souvenir ; si la théorie exige une abolition momentanée du temps, et un élan prospectif qui la précède puis lui succède, alors, cette capacité m’étant refusée, j’avoue ne plus être en mesure de réfléchir, seulement de me souvenir. Le souvenir, qui mobilise à présent toutes mes facultés, le souvenir est chez moi formidable. Je me rappelai avec acuité l’été 1978, durant lequel, en vacances du poste de police de Concord, laissé aux soins du gaillard John Ernest, mais aussi en vacances de mon épouse qui faisait un séjour aux eaux en Roumanie, je visitais La Haye, où m’avait rejoint le légendaire Don Creux, que la mort faucherait à l’orée de la décennie suivante. Alors Don et moi, un matin de grande fraîcheur, sentant presque sur nos épaules la peluche des nuages gros de pluie, nous cheminions au milieu des étals d’un marché aux poissons. Le hasard avait guidé nos pas, ou bien si nous avions projeté de nous rendre à un endroit précis, ce que nous vîmes nous fit négliger notre programme. Penché au-dessus de l’étal d’un marchand rougeaud et visiblement malhonnête, inspectant les paniers de moules avec force sérieux, un homme d’environ trente-cinq ans, élancé, osseux, au teint bistre et à la chevelure noire, pointait son index avec impatience vers tel panier, puis l’agitait devant les yeux stupides du maraîcher qui remplissait alors avec entrain un sac de toile. L’homme paya et leva ensuite ce même index en direction du ciel comme s’il appelait la punition divine sur l’infortuné marchand. Nous notâmes, Don et moi, l’éclat singulier de son regard, étouffant et mauve comme la glycine, avec un trait unique de froide méchanceté, comme le jaguar. Bien sûr, il ne pouvait s’agir que de Randall Webb. Curieux, et même stupéfaits, nous le suivîmes en silence et à distance respectable. Randall Webb, qui marchait avec décision, adressait quelques saluts polis à certains passants et n’hésita pas une seule fois dans le choix des rues qu’il empruntait. Soudain il pénétra sous la porte cochère d’un hôtel particulier. Là, des chasseurs en livrée pourpre et argent nous intimèrent de rebrousser chemin. Don Creux s’enquit tout de même de l’identité du propriétaire de l’hôtel, et on lui fit cette réponse : « Un citoyen Romain, en visite dans notre capitale, et dont les allusions à sa prétendue véritable nationalité entraînent de lourdes, pénibles, mortelles conséquences –je me permets, Messieurs, de vous en avertir. Beaucoup, lorsque je leur apprends le nom de cet illustre propriétaire, se réfèrent tout haut, avec une intolérable absence de discrétion, à cette prétendue véritable nationalité, et cela, mon maître l’entend depuis ses fenêtres, il en devient cramoisi de rage et jette alors en pleine rue, sur le visage du fâcheux, ce que sa main trouve de plus volumineux ou de plus coupant, dans l’intention d’assommer et de rompre un membre ou deux, le tout dans un déluge d’insultes propres à figer le Diable en personne. Bref, cet hôtel est la propriété du citoyen de Rome, Michel Piccoli. »

 

 

            Plus tard, dans l’après-midi, la pluie tant redoutée se mit enfin à battre. A l’abri dans un café du centre-ville, où nous étions tassés sur une banquette étroite et démaillée, Don tenta une explication du phénomène lugubre que nos esprits, le mien surtout, peinaient à assimiler. La matité complète et sombre du lieu, la résignation pas tout à fait mélancolique des visages qui le peuplaient, les gestes lents et pondérés des serveurs, créaient un mol suspens parmi les plus aptes à favoriser le cours de nos pensées. Je laissai s’exprimer Don Creux qui semblait le moins étonné de nous deux : « Boulter, mec, si Randall fait la cuisine pour Piccoli, alors nous pouvons en déduire trois choses : la première, c’est que Piccoli est Psycho-batave, la deuxième, c’est que Randall n’est pas au mieux avec sa libido, la troisième, c’est que si Piccoli et Randall se serrent les coudes, la révolution Psycho-batave est sans doute en péril. Je t’ai dit combien le grand Marvin Marty lui-même est littéralement vidé depuis deux années. Tous ces types, qui jamais n’ont été très cool, eh bien, ils formaient néanmoins l’origine, ils étaient cet élément peu sympathique, peu attrayant qui cependant générait toute la chose Psycho-batave, on est d’accord ? Si tous s’effritent aujourd’hui, personne ne les pleurera, pas même nous qui les aimons, parce que nous sommes habitués à soustraire chacun de leurs pas à la gravité terrestre, nous sommes habitués à sursignifier leurs actes, un peu comme les Apôtres avec Jésus, nous ne voulons pas voir ce qui rattache ces hommes à leur véritable condition, celle d’être des hommes, ils sont pour nous des générateurs d’idées, si bien que leurs échecs, leurs souffrances nous sont aussi profitables que leurs joies, leurs succès, et regarde comme nous sommes là à finasser autour de la détresse de notre ami pour n’y lire que l’échec de la Révolution Psycho-batave, notre honte s’en trouve même presque excusée par le fait que si on le leur demandait, à Randall, à Marty, à Piccoli, tous invoqueraient cet échec, puisqu’eux-mêmes ne s’envisagent plus que comme des idées, d’arrogantes machines à idées. Nous avons déconné, mon pote, trop déconné avec le Psycho-batave, il va falloir un peu de bon sens et de platitude pour rattraper tout cela, ou encore plus de folie, d’abnégation. Moi, je me retire, mec. Je ne veux pas devenir le « Man Without A People » chanté par le poète Bernard Smith. Oui, je sais que cette chanson traite simplement d’une trahison entre amis, qu’elle propose, de façon décevante, une réconciliation par l’amour, je sais tout cela, mais en l’occurrence, elle décrit si bien ce qui nous arrive à tous depuis deux ans. Devenir un homme sans peuple, Boulter, cela n’a jamais été la vocation d’êtres pourtant libres comme l’étaient Randall et Marvin. Leur indépendance s’est toujours justifiée par ce qu’elle permettrait un jour d’engendrer de plus belles communautés qu’il n’en existe aujourd’hui. Je comprends maintenant la claire sobriété, non dénuée de suavité, cette espèce d’élégance qui échappe à son démon l’ameublement, l’intelligence de ces accords et de ces harmonies, lorsqu’on les confie à des musiciens sensibles, que je n’hésite pas à qualifier d’humanistes. Je comprends la forme qu’a pu revêtir « Man Without A People », et pourquoi elle ne ressemble pas par exemple à ces grands ensembles Italo-américains tels « Let It All Out » de The O’Jays ou « You Better Make Up Your Mind » de Brooks O’Dell. La chanson de Bernard Smith est de la même trempe, elle appellerait ce type d’arrangements fastueux, cependant… le propos est celui d’un homme de 1968, qui entonne un chant d’adieu et d’amour au nom d’une idée défigurée, violée, anéantie. Cet homme ne recherche plus la perfection ornementale, la puissance rhétorique, il sait que 1965 est passée, et avec elle, la possibilité de donner dans le monumental. L’homme de 1968 est pris dans la débâcle et n’a pas une perception juste des ruines qui joncheront la terre, d’où cette tristesse encore enveloppée des fastes de la veille, fastes eux-mêmes considérablement épurés, réduits à l’élégance de courbes et d’angles. « Man Without A People » est comme le dessin à la mine de plomb d’une œuvre de Maître qui serait « Let It All Out ». Alors Boulter, tu pourrais me demander s’il n’est pas un peu hardi de comparer l’homme de 1968 à Randall Webb en 1978, et précisément, c’est ici que le malheur est profond. Notre ami est bien l’Homme Sans Peuple de la chanson de Bernard Smith, mais il n’est plus secouru par la beauté des mélodies, par la douceur des harmonies, par le jeu fraternel des musiciens.  Ces simples mots qui constituent le titre de la chanson, mec. Ils sont devenus sa croix. Boulter, mon pote, nous devons décamper. Dès aujourd’hui. »

 

Mrs Bernard Smith

 

Et nous décampâmes.

 

 

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17 décembre 2005 6 17 /12 /décembre /2005 01:24

-Une main d’enfant momifiée, dites-vous.

            Il s’en fallut de peu que je tombasse évanoui aux pieds du boutiquier français. Je revis tout dans mon esprit : la bonhomie de John Ernest, la maigreur nerveuse de Randall Webb, le spectacle du Helluva, le mouchoir de tissu dont Sean Bonniwell frottait sa tempe droite, et bien sûr, le projet de conspiration et le récit terrifiant qui accompagna notre déjeuner. Je compris instantanément que la mort de Randall Webb avait été décidée ce jour-là. Celle de Sean Bonniwell suivrait. Le meurtrier était au fait de la vengeance ourdie par les deux amis un jour d’avril 1971, et je souffrais de m’avouer l’admiration que je pouvais porter à un être aussi patient, aussi tenace et aussi invisible. Je tâchai de n’en rien laisser paraître devant François Becquerel dont je devais redouter qu’il me confondît.

-Poursuivez, Becquerel.

-La petite main m’a été remise à Milan. Son histoire, à ce que j’en sais, a part liée avec la révélation Psycho-batave. Ses chantres, du moins, le prétendent, et leur conviction me suffit. Le prix qu’on en exigeait étant raisonnable, je l’acquis sur-le-champ.

-Où est la main ?

-On me l’a dérobée. Quand je quittai Milan, la main n’était déjà plus en ma possession. Et la nature de mes activités implique un tel secret que je ne peux absolument pas engager de détective, ni déposer de plainte. Jean Pop 2 ignore tout de l’affaire, c’est préférable.

-Pourquoi m’avoir mis dans la confidence ?

-Les gens de loi veulent la vérité et celle-ci leur est due.

-Soupçonnez-vous quelqu’un en particulier ?

-Mes soupçons me portent vers celui-là même qui m’a cédé la main. Voyez-vous, il ne coûte rien à un voleur de voler à nouveau ce qu’il a déjà volé. Pour la raison précise qu’au moins, son acheteur croira à son innocence.

-Qui est-il ?

-Lou ride.

-… Becquerel, je veux que vous soyez très attentif au récit que je vais entreprendre devant vous. Ne m’interrompez pas, et surtout, ne déviez jamais vers un objet arbitraire, comme vous le faites, semble-t-il, habituellement. Etes-vous physiologiquement disposé à l’attention ? Becquerel, nous allons le vérifier tout de suite.

Dans la boutique de François Becquerel, vous trouverez de très jolies lampes

            Au début de l’année 1976, moi et Tantine avions assisté à une projection de Leave The Wine On The Table, fabuleux long-métrage de Marvin Marty, le maître du film de cave. L’œuvre avait dérouté les aficionados du grand Marvin, avec ses longs monologues entrelacés, son spiritisme affiché, son final solennel où retentit l’objurgation tant attendue, et que j’ai apprise par cœur : « Je ne sache pas de civilisation qui n’ait ruiné son accomplissement. Le moment Psycho-batave est passé, mais qu’avez-vous fait pour le retenir ? Non ! Laissez le vin sur la table. » Tantine avait tout compris, et elle me dit qu’il s’agissait là d’un sommet de la filmographie de son auteur. Hélas, nous étions à New York, et la remarque de Tantine plut à certain charognard, monstre d’envie et de boursouflure, artiste lessivé et malodorant. Celui-ci s’agitait déjà au milieu d’un cercle de spectateurs qui buvait les paroles du bonimenteur et parfois, opinait du chef. Tantine s’approcha et d’un signe, me pressa d’intervenir. Je frappai l’individu aux mollets. Lorsqu’il fut à terre, Tantine prit la parole, et rien n’entrava le torrent de ses phrases vengeresses : « Reste à terre, chien warholien ! Les habitants de cette bonne ville de New York ne veulent plus que tu les bernes avec tes préjugés obsolètes, et le peuple, qui aujourd’hui est ton tribunal, t’accuse d’avoir séparé sa ville de son destin Italo-américain. Qui es-tu, lou ride, sinon l’instigateur le plus fourbe et le moins soupçonné du rock progressif dans la cité de The Mystic Tide ? Comme les canadiens hirsutes et les anglais sortant des art schools, tu as tout rogné, rongé et corrompu. Mais contrairement à eux, dont la balourdise et l’ignorance se présentent telles quelles, tu as joué sur deux camps, afin de protéger tes arrières. Tu as séduit les Vieux loups, en beuglant ton attachement au rock’n roll à la manière de bruce springstine, en faisant croire au monde entier que ton groupe de jeunesse, das velvet underground, était un groupe méconnu et mésestimé, alors que toutes les revues de la planète savaient, elles savaient que tu étais le chaperon vérolé d’andy warhol. Ne viens donc pas insulter mon intelligence en invoquant l’obscurité : The Descendants, eux, n’ont jamais quitté leur quartier, ils n’ont pas voyagé, comme ton groupe, à Los Angeles, et, pourtant, ils étaient détenteurs du sauvage « Lela ». Tu n’as jamais rien su de l’underground, le reste de ta carrière de publiciste démontrera qu’en revanche, tu savais tout de la vitrinisation (ce concept vient de Tantine) de l’underground. Puis, tu as conquis les Pédés progressifs. Bien t’en a pris, puisqu’il leur revient la tâche pourtant noble de raconter la formation et l’évolution des genres. On a fait de toi, avec ton consentement, une sorte de chantre de la décadence urbaine contre la prétendue uniformisation hippie du mouvement Psycho-batave. Il a fallu que les très délicats et très aveugles Pédés progressifs grossissent pour cela tes ennemis, du moins ceux que tu désignais comme tes ennemis, et qui étaient en réalité tes partenaires ontologiques. On t’opposait, à l’intérieur de New York, aux pâtres Simon & Garfunkel : leur absence de duplicité les hisse à trente coudées au-dessus de toi, gnome syphilitique, déjà, musicalement, le brave Paul Simon est d’une supériorité écrasante sur toi, mais même côté littérature, il est, lui, exempt de clichés, ouvert à la multitude des histoires et des lieux. Ce qui m’offre un biais pour revenir à mon accusation primitive. Oui, lou ride, tu as beau être couvert par la communauté Vieux loup, qui fuit comme la peste, à laquelle tu ressembles beaucoup, tout effort d’intellectualisation, tu appartiens bel et bien aux Pédés progressifs. A leur image, tu envisages ton œuvre dans le cadre de l’Histoire de l’art, et tu tâches à ta manière sotte et puérile de répondre à la question : comment dignifier l’essence populaire de mon travail ? Si j’y parviens, raisonnes-tu, je serai un Moderne. Le plan est manifeste : une couche de perversion d’Europe Centrale, une couche de littérature stupide d’universitaire new-yorkais, une caution street-storyteller, mais hélas, pour toi, tu n’as pas un millimètre cube de la vision de Phil Ochs, une couche de saturation galloise, et l’argument imparable : malgré le déchaînement électrique, je peux caser des ballades pleurnicheuses. Certaines de tes chansons, notamment en 1968, sont assez réussies, je dois l’admettre. Cependant, tu les gâches profondément par le niveau de prétention et de pose qu’elles supposent, venant de toi. Oui, tu agis de concert avec les barbons du rock progressif, en souhaitant ériger le rock en monument d’art populaire et contemporain. Eux, dans leur naïveté, invoquent le jaz, Bach et Sibelius, toi, tu fais de même avec la littérature. Ce procès, je ne saurais l’intenter à Bob Dylan, parce que Dylan, c’est le vif-argent, jusqu’en 1967, c’est la vitesse Psycho-batave. Je te l’intente à toi, parce que tu es prévisible, parce que tu es une émanation sans nuance de la supercherie de l’art mercantile. J’entends dire que, par défi, tu t’apprêtes à publier un album entier de saturation. Tu marqueras durablement les esprits, n’en doute pas, fils de lépreux. Je t’abandonne, avec réticence néanmoins, cette chanson de The Namelosers : « That’s Alright ». Pour que tu comprennes à quel point des hommes, dont tu ne souhaites pas qu’ils respirent, dès 1965, avaient déjà tout accompli en matière de saturation. Tu croiras entendre l’effondrement précipité de centaines de poutres en fer, cela suffira à te fasciner, mais tu ne pourras nier que cela n’empêchait pas ces somptueux Suédois de composer une mélodie parfaite, de créer une dynamique audacieuse, de jouer sur un rythme sans défaut. Retourne dans ta cavité, crotale mortifère, et médite. Boulter, tu peux ranger ton gourdin, laissons lou ride ramper jusqu’au trottoir.

            Vous comprenez maintenant, Becquerel, de quoi il retourne ?

-Oui, oui, j’ai toujours trouvé que le jaz était une musique de snobs.

-…

-Alors, on prend un café ?

-Je dois partir. lou ride doit justifier ses actes.

-Très bien, je vous accompagne.

-Becquerel, je vous en prie…

-M. Lewis, vous me plaisez, et je peux vous être d’une grande utilité.

-Bon. Soit.

 

            The Namelosers - That's alright

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4 décembre 2005 7 04 /12 /décembre /2005 18:19

Les relations de Jean Pop 2 dépassent le cadre de ses amitiés. Certes celui qui, un temps, dut se battre contre des chiens sauvages dans le Jutland pour assurer son existence, celui qui, la veille encore, goûtait les fastes de virées nocturnes en compagnie du regretté Don Creux, celui-ci dut apprendre qu’en dehors de l’amitié, il n’est point de contact satisfaisant avec les hommes et femmes du monde entier. Pourtant, lorsque la fortune favorisa à nouveau le champion Psycho-batave, ce dernier négligea ce précepte et admit dans le cercle de ses relations des personnages douteux, dont il pouvait craindre le pire. François Becquerel ignore tout de la musique et il lui est pourtant indispensable. François Becquerel est connu d’à peu près l’ensemble de la ville où il réside et il ne laisse personne pénétrer ses desseins, forcément inquiétants. Mais pourquoi, me demanderez-vous, ou plutôt comment cet habile mondain s’est-il associé à la quête philosophique de Jean Pop 2 ? François Becquerel possède deux spécialités, dans lesquelles son autorité ne souffre discussion : l’étude des carnets intimes et une collection enivrante d’objets domestiques ou personnels, tous appartenant à des sommités Psycho-bataves. Ainsi, François Becquerel exécuta pour le compte de Jean Pop 2 nombre de transactions aussi insolites qu’un gant de toilette de Bobby Freeman, un miroir portatif trouvé dans les loges après un concert de Limey & The Yanks, un ballon de football avec lequel les membres de The New Colony 6 se détendaient pendant les sessions d’enregistrement de Breakthrough. François Becquerel entretint une étrange flamme fétichiste chez Jean Pop 2, qui probablement en conçut quelque honte, au point qu’il ne mêlait jamais François Becquerel à ses préoccupations dogmatiques, pour lesquelles il ne sollicitait que Jean-Pierre Paul-Poire, Sred Sweign et d’autres, plus discrets. Homme de l’ombre, François Becquerel  était ce chiromancien qu’un roi cultivé, épris de science, consulte encore dans le secret, parce qu’il ne s’est pas entièrement libéré de superstitions séculaires, qu’il subit ainsi le préjugé populaire, et qu’il ne souhaite surtout pas que sa cour remarque cet attachement craintif aux vieilles croyances. François Becquerel s’assurait donc une position auprès de Jean Pop 2, qu’il n’abandonnerait qu’à un plus ingénieux démon, qui saurait comme lui flatter un obscur penchant de son maître et employeur.

            J’entrepris un voyage pénible, peu instructif, coûteux et accablant, en france, dans le but d’interroger François Becquerel, convive insoupçonné de la croisière, que seul Sred Sweign avait daigné remarquer. En compulsant les notes de Jean-Pierre Paul-Poire, je m’aperçus que tous deux s’étaient croisés à Milan, dans le restaurant où Bergen White confia son histoire de spectre au crédule Poire (toute la personnalité de Poire est sujette à caution : cet homme cumule passivité, crédulité et sens de l’auto-asservissement ). Poire est bien trop évasif au sujet de cette rencontre : soit il n’insiste malheureusement pas assez auprès de François Becquerel, soit il est de connivence et en sait davantage qu’il ne le prétend. Je débusquai François Becquerel dans la boutique qu’il tenait au rez-de-chaussée de son appartement. Il était occupé à trier une vaste série de lampes à bulbes, avec un sourire ravi. Lorsqu’il me vit franchir le seuil de la boutique, François Becquerel leva une paire d’yeux méfiants. Je me présentai mais cela ne suffit pas à me faire reconnaître et bien considérer par mon hôte. Alors je lui appris comment j’étais lié à toutes sortes de relations qu’il avait, et dès lors, François Becquerel se composa un nouveau visage, plus affable. La conversation que nous eûmes ne ressemblait à aucune autre que j’avais eue ou que j’allais probablement avoir avec les principaux témoins de l’affaire.

 

« -Alors Monsieur Lewis, vous vous plaisez ici ?

-Becquerel, mon temps est précieux. Si vous le permettez, je dois tout de suite commencer à vous interroger.

-Bien sûr, bien sûr : « time is money ». Nous parlerons plus tard de ces magnifiques lampes sur lesquelles votre œil s’est attardé en entrant. Vous aimez le café français ?

-Becquerel, vous étiez invité au bord de la croisière Psycho-batave. Vous êtes parmi ceux qui ont vu s’effondrer mortellement Randall Webb. Que vous rappelez-vous ?

-J’ai bavardé avec de charmantes lituaniennes expatriées, je leur racontais comment j’avais acquis une étrange bicyclette en fer dans une brocante, comment j’avais ensuite découvert que cette bicyclette était un modèle relativement rare introduit en France au cours des années 1980 par un ingénieur japonais, qui aimait la chasse dans les bois de Sologne, et figurez-vous que ce Japonais est presque mon voisin à présent, il habite la rue d’en face et nous faisons nos courses ensemble, lui ne me connaît pas mais il m’arrive de discuter avec sa femme, une très gentille femme qui aime les oiseaux, je l’ai déjà prise en photo, c’est un cliché très étonnant que j’ai réalisé avec un antique Voigtlander, dont je ne me sers plus à présent mais qui possédait un piqué merveilleux…

-Arrêtez, Becquerel. Dites-moi plutôt, et sans digression, pourquoi on vous a convié ?

-Jean Pop 2 a besoin de moi pour les filles.

-Vraiment ?

-Demandez-le lui.

-Becquerel, vous rassemblez une collection de reliques Psycho-bataves, destinées à orner les murs et galeries des Maisons du Corps et de l’Esprit. Personne n’ignore cela, pourquoi me mentez-vous ?

-Jean Pop 2 répand tout un tas de calomnies sur mon compte : ce sont, je le répète, des calomnies. Il cherche à me nuire publiquement, mais je lui suis nécessaire, c’est moi qui le tiens sous ma coupe, ne l’oubliez pas, Monsieur Lewis.

-Bien. Poire vous a rencontré à Milan, il y a plusieurs mois.

-Milan, oui.

-Qu’y faisiez-vous ?

-J’avais une tante qui…

-Je vais briser un à un ces gadgets ridicules qui encombrent votre bureau, si vous ne me parlez pas en toute franchise.

-J’étais en mission, comme vous aujourd’hui. J’avais acquis une pièce de premier ordre dont la nature vous choquera si vous êtes un homme de morale.

-Je le suis bien plus que vous, sale français… Veuillez me pardonner.

-Il s’agissait, Monsieur Lewis, d’une main d’enfant momifiée. Oui, une main d’enfant momifiée.

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29 octobre 2005 6 29 /10 /octobre /2005 22:00

            « Ce n’est pas quelque sinistre religiosité qui me pousse ici à vous entretenir des disques Goldwax. Ni le confinement de cette salle, ni le silence empreint de gravité de notre hôte, pas même la finesse jésuitique de votre esprit ne m’entraîneront dans cette direction, non. Il importe, avant d’entamer ce discours, de fermement définir le mood requis, et j’emploierai pour cela la méthode négative, qui est la seule dont je dispose. Je ne vous mens pas sur la nature de mes dispositions, Sweign. Etant formé au rejet, c’est ainsi, par rejets multiples, que j’arrive à cerner l’objet de mes spéculations. Et je commence par marquer mon peu de goût pour la religiosité. A l’inverse, j’exècre toute familiarité, la supposée verdeur de ton de celui qui s’exprime sur la musique américaine, parce que, sachez-le, ma tâche est d’ordre heuristique. Les disques Goldwax, Sweign, je les ai étudiés pour eux-mêmes, et les ai mis en rapport avec des pratiques a priori contraires de la soul music. Au terme de ce double effort, j’ai acquis la certitude qu’il existe malgré la diversité des idiomes une unité signifiante de l’ensemble de la soul music, ce pourquoi je ne répugne pas aux genres lorsque ceux-ci supplantent les nuances classificatoires que nous connaissons : deep soul, northern soul, soul de New York, New Orleans soul, raw funk, etc. Mais, tout cela, je l’ai compris en fixant mon attention sur la forme la plus épurée, la plus orthodoxe de la soul music, celle que les disques Goldwax ont immortalisée en une poignée d’enregistrements entre 1964 et 1969. Longtemps, la chanson de Louis Williams « I’m Living Good » (écoutez le morceau dans le module "Top-notch music" en haut de la page) a résumé pour moi l’esthétique des disques Goldwax, et il est arrivé ce qui arrive toujours lorsque l’esprit se pénètre trop d’un objet singulier : celui-ci a pris les proportions de l’univers. Je veux dire que les révélations de cet objet ont très tôt cessé de valoir pour lui seul mais se sont avérées opérantes pour d’autres objets, et finalement se sont converties en clefs de la compréhension infinie. « I’m Living Good », dont je n’avais pas tout de suite mesuré la vigueur conceptuelle et mythique, « I’m Living Good » est devenu l’oiseau gigantesque qui, lorsqu’il déploie ses ailes, caresse les pôles et effleure les planètes. Inutile de rappeler l’évidence de la ligne mélodique, la maîtrise paisible du rythme, la simple beauté des harmonies. L’essentiel me paraît cette fois le message délivré par le chanteur : celui-ci vit de bonne manière et se réjouit sans vulgarité de vivre de bonne manière. Ce n’est pas « I’m Living Right » ni même « I’m Living Wild » mais « I’m Living Good », prodigieux contentement qui fut celui de Pindare. En cherchant d’autres créateurs du type pindarique, j’ai immédiatement été séduit par Lee Dorsey, indéfectible maître Mc Wellback de Louisiane, le seul à pouvoir habiter avec chaleur et humour des compositions aussi marécageuses que « Tears, Tears & More Tears » ou « Riverboat ». Lee Dorsey, seul à savoir qu’on peut s’absenter pendant une chanson, non parce ce que cette dernière vous incommode mais parce qu’il est dans la nature de l’homme de s’abîmer parfois dans de furtifs détachements. Lee Dorsey, rare ou bien unique chanteur dont le Pat restait inentamé et munificent en 1978. J’ignore pour vous, Sweign, mais Randall Webb ne se souvient pas d’avoir respiré un seul jour de l’année 1978 ! Louis Williams et Lee Dorsey. Je me suis alors interrogé sur l’étrange pouvoir de cette poésie du contentement, au moment-même où l’essence Psycho-batave était gaspillée aux quatre coins du monde. Mon interrogation atteignit une telle intensité qu’elle me fit  nier la réalité de chanteurs douloureux, tels O.V Wright ou James Carr, de chanteurs pharaoniques, tels David Ruffin ou Levi Stubbs,  soutenus dans leur mégalomanie par une industrie savante, de chanteurs roués, tels Bobby Freeman ou Johnnie Taylor, de chanteurs esthètes et subtils, tels Brooks O’Dell ou Eddie Whitehead, de chanteurs égrillards, tels Robert Moore ou Joe Tex, de chanteurs virils et agressifs, tels James Brown ou General Crook, de chanteurs féminins, tels Smokey Robinson et Johnnie Daye, de chanteurs énigmatiques, tels James Knight ou Cecil Washington.

                                        

                                                              The Ovations

          Au risque de falsifier cette luxuriance, je me plus à penser que tous étaient des chanteurs de la certitude et du contentement, et gardez-vous, Sweign, d’interpréter bassement ce que j’avance. Car il n’est nul extatisme ni même joie de vivre dans ce contentement. Imaginer Louis Williams béat, célébrant la simplicité du bon vivre, me répugne. Savez-vous, Sweign, que je ne sache pas de chanson plus irritante et erronée que « What A Wonderful World » par Louis Armstrong ? Je déteste cette forme de mièvrerie coulante et panthéiste, qui réunit les hommes pour des raisons aussi superficielles que le vert des arbres. La figure du Noir d’Amérique qui oppose sa douceur aux ambitions sanguinaires des Blancs m’a toujours semblé suspecte, et je lui préfère, dans un registre voisin, l’endurance dénuée de sympathie de certains héros de William Faulkner, en particulier Lucas Beauchamp qui est mon favori. Permettez-moi, Sweign, de penser que Louis Williams n’a pas été gâté par les fumets du barbecue et l’odeur entêtante du sucre d’orge. Je parlais de joie mais j’omettais de signifier que cette joie est dure ou plutôt puissamment armée de certitude : une joie certaine. Une joie certaine ne se confond pas avec la joie végétale de l’homme qui goûte sa place dans le monde. Une joie certaine naît d’une expression, d’un langage originaux, dont on a organisé exactement la matière et dont on devine la vocation universelle. Comment expliquez-vous, Sweign, que pas un chef-d’œuvre de la soul music n’offre le spectacle de la fragilité ? Même dans ses moments les plus sentimentaux, qui sont fort nombreux, la soul music reste vigoureuse, pleine et fière. Tout art véritable ne s’excuse pas d’apparaître, il affirme sa plénitude et son originalité, il se pose en tant qu’entité inédite de la Création. La soul music est fondamentalement liée au bonheur de créer des œuvres impérissables et en cela, elle porte au sommet l’idée de l’art entendu comme expérience de la divinité dans l’homme. Adieu, Sweign. »

            Randall Webb pencha son visage vers le mien et j’aperçus la couleur blanchâtre de ses yeux, cernés de noir comme les yeux d’un aigle très vieux. Il s’éloigna, laissant derrière lui la carcasse d’un jeune coq et quelques os. Adrian Lloyd avait disparu. Quand je fus à nouveau dehors, je le trouvai en train de coller l’affiche du film qu’il projetterait à compter de ce jour pendant toute une année : Le Cimetière De La Morale. Je quittai l’Italie le lendemain, sans avoir mené à bien la tâche qui m’était confiée. Jean Pop 2 me permit de regagner New Bedford et, parce que nulle rancune ne l’anime, il me convia à participer à sa mascarade annuelle au large de la Mer Baltique. Là je donnai libre cours à ma frénésie sexuelle, puisqu’à New Bedford, vous l’apprendrez assez tôt si vous vous attardez dans notre ville, le sexe est prohibé et passible de lourdes peines. Je dois vous avouer, Boulter Lewis, que je ne remarquai même pas l’entrée de Randall Webb à bord du navire. Je sus après que Jean-Pierre Paul-Poire l’avait ramené de F***, où le grand homme l’avait tiré d’une embuscade tendue par l’abject lou ride. Depuis, tous deux avaient écumé les principales villes d’Europe pour finalement nous rejoindre à Riga. La mort de Randall Webb m’a ému certes mais vous devez savoir que sa créativité s’était étiolée au cours de son voyage en compagnie de Poire, que sa santé mentale vacillait, et qu’il était par conséquent raisonnable de penser que le Maître Psycho-batave avait jeté ses derniers feux. La mort n’a donc rien interrompu et il est permis d’envisager, comme Legendre le suggère dans sa désormais célèbre oraison funèbre, que la révolution Psycho-batave bat désormais son plein. Maintenant, avant que vous ne me laissiez reprendre mes activités, Boulter Lewis, je vous ferai part d’une vive source d’inquiétude : que diable fichait François Becquerel sur notre navire ? "

 

 

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13 octobre 2005 4 13 /10 /octobre /2005 22:00

            « Je vous en prie, prenez votre temps pour déchiffrer le code qui s’y doit lire, car je ne doute pas qu’il s’agisse là d’une sorte de sésame Psycho-batave, comme à peu près tout ce que notre cher Randall Webb a consigné dans sa vie ; seulement, ces métaphores-ci, qui me résistent depuis tant d’années, sont à ce point hardies que je m’en remets aux capacités exégétiques du premier venu, et vous pouvez être ce premier venu, quoique votre figure, votre maintien, qui dénotent tous deux une bonne éducation, une fière ascendance, m’inclinent à penser que je vous connais, non pas que nous nous soyons déjà rencontrés, mais je vous connais, et par là vous estime, vous prise comme l’être distingué, et pas, voyez-vous, comme le premier venu, qui, même si mon modeste antre l’appelle, n’en reste pas moins le premier venu, je vous connais comme si, chacun de nous de son côté, avait achevé un même destin, autour de questions semblables, jugées également par vous et moi de l’importance la plus insigne, à l’exemple de cette essence Psycho-batve, que je mentionnais à l’instant, et qui, mon absence d’étonnement en faisant foi, vous doit être familière et révérée, non, je ne saurais penser autrement qu’en termes de gémellité désirante puisque vous et moi, sachez-le une fois pour toutes, sommes mus par un désir absolument identique. » A ces mots, je me retournai et dévisageai mon hôte. C’était un pêcheur d’une quarantaine d’années, de corpulence moyenne et au visage fin et tendu. Il avait ce teint propre aux anciens clercs de mon enfance, que les longues veillées au-dessus de la paperasserie juridique avaient rendu pareil aux registres qu’ils établissaient. La voix ourlée et lointaine qui avait émis sans effort de longues et sinueuses sentences me paraissait inadaptée à la silhouette qui se tenait devant moi. Ce ne fut qu’aux premiers gestes que l’homme esquissa en ma direction, pour m’inviter à prendre place, que je devinai chez lui un souffle et une forme physique indéniables. Les exercices sportifs, qui avaient sculpté Randall Webb, Poire et les autres, avaient également fortifié mon hôte qui, je le rappelle au lecteur distrait, jouissait d’une réputation immense de danseur. Il était un poète et un danseur, et bien savant eût été celui ou celle qui aurait décelé chez lui le talent qui avait précédé l’autre. « Sred Sweign, si j’étais imbus de diplomatie orientale, j’exécuterais immédiatement une génuflexion, mais parce que je suis fils de la mythique Amérique, je vous serre virilement la pince, mon cher ami. » Sred Sweign, le fameux Italo-américain de New Bedford, d’ascendance finlandaise, sourit de manière engageante, en montrant sa dentition qui était saine. « Boulter Lewis, c’est donc vous ? Je n’avais pas remarqué que vous portiez votre plaque de policier. Ainsi on ne m’avait pas menti, les forces de l’ordre abritent en leur sein le plus généreux des Psycho-bataves, le seul partenaire de pensée de notre regretté Randall Webb. Voulez-vous savoir ce qui me lie à votre ami, comment et où je l’ai rencontré ? J’imagine que votre visite est liée à sa disparition, aussi devez-vous m’interroger. Il est tout naturel que vous écoutiez le récit que je vais entreprendre :

 

 

Sred Sweign, a man, the seagulls, the sea

            « Il y a près d’une année, sur la requête de Jean Pop 2, qui exècre tout déplacement personnel, j’avais arpenté la Toscane et ses environs afin de localiser le site idéal pour la construction d’un domaine d’un genre très particulier, le Domaine du Corps, qui devait servir de complément au déjà ancien Domaine de l’Esprit, qui se trouve à Fort Worth. En effet, Jean Pop 2 vivant tragiquement la séparation ontologique de la nature humaine, celui-ci envisageait de réaliser matériellement cette séparation en faisant bâtir deux domaines, le Domaine du Corps et le Domaine de l’Esprit. Je me trouvai ainsi sous la lumière angélique du ciel toscan à la recherche du lieu qui soulagerait la souffrance de notre ami. Un après-midi de flânerie me vit entrer dans un minuscule cinéma d’une bourgade appelée Donnafugata. J’y assistai à une projection de L’Innocent, et je ne pus convenablement m’imprégner de cette histoire tant l’unique spectateur, qui m’avait précédé dans la salle, semblait faire son possible pour nuire à l’intelligibilité des dialogues en suçotant avec rage une cuisse d’agneau et en rejetant d’épaisses fumées de son cigare. Quand le film fut terminé, je bondis vers le malotru dans l’intention explicite de lui déchausser quelques incisives, mais le propriétaire du cinéma, surgissant je ne sais d’où, m’arrêta d’un simple regard, à la fois triste et seigneurial, le regard d’un lion que ses lionceaux ont déshonoré. Je retrouvai mon calme et allai saluer l’homme, dont je sus alors qu’il ne fallait pas m’aliéner la bienveillance. C’était Randall Webb. Oh non, même lorsqu’il regardait une œuvre de cinéma, Randall Webb refusait de considérer autre chose que la musique Psycho-batave. S’il avait assisté à la séance, m’expliqua-t-il, ce n’était pas pour le film lui-même, dont il ignorait tout, mais par respect pour celui qui le projetait depuis un an, le merveilleux Adrian Lloyd, qui avait chanté « Lorna » en 1965, c’est pour lui uniquement que vous me voyez ici en train de dîner de cette succulente cuisse d’agneau, car la présence d’un génie, ou le tumulte de pensées hautes et galvanisantes, me donnent de l’appétit, et je ne cesserai pas de manger en votre présence, sachez-le bien, j’aurais tort d’interrompre mon dîner quand le désir de parler à un étranger de ce qui m’agite se fait pressant, d’ailleurs vous ne m’êtes pas étranger, j’ai lu votre poésie, celle de Buvnana aussi, je sais qui vous êtes, Sred Sweign, et votre apparition suscite en moi la création d’images, toutes ayant trait à la romance, au poignant dans la romance, je vous vois danser fougueusement au bras d’une sculpturale femme noire et vous effondrer de douleur pour aussitôt vous ressaisir, parce que la musique rayonne joyeusement dans votre cœur, qu’elle ne vous a pas abandonnée, non, la musique, ainsi que cette femme, vous contentent, et la révélation de ce contentement, le fait superbe que deux réalités, de cette Terre, puissent contenter une âme, voilà ce qui vous émeut aux larmes, oui, un contentement se produit et sitôt consumé, un autre se profile, ainsi nous pourrons à nouveau nous réjouir, cela Sweign, c’est l’explication de votre joie. Alors je songe à Louis Williams et à The Ovations, qui chantaient en 1965 « I’m Living Good ».

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1 octobre 2005 6 01 /10 /octobre /2005 22:00

           Des larmes. Je devais prendre ces larmes pour point de départ. Elles m’avaient été suggérées par l’apparition-même de Randall Webb au son de « Wait Til The Summer » de The Illusions. Les larmes formaient un texte énigmatique renfermant à la fois une morale de vie et l’identité d’un premier témoin dont je m’empresserais de recueillir le témoignage. Or connaissais-je plus d’un être réputé pour ses larmes, celles qu’il versait abondamment dans un élan d’amour et de bonté, dans une tension inaltérable vers le secret de la terre, la beauté de ses créatures, la joie de son inspiration ? Il me fallait interroger cet homme, pleureur impénitent, « crying poet », redoutable danseur et athlète impeccable. Il vivait à New Bedford, petite ville de pêcheurs dans le New Hampshire, où il exerçait le vénérable emploi de contrôleur des douanes. Le poste qu’il occupait s’adossait fébrilement à l’Océan, dissimulé derrière une rangée de bâtisses oranges uniformes, ce qui donnait au visiteur l’impression succincte que l’occupant logeait en vérité dans les flots et qu’il remontait à l’occasion dans sa cabine qui servait de passage vers la terre ferme. Cette idée était renforcée par le fait qu’aucune serrure n’en protégeait l’entrée. Je me glissai ainsi dans l’endroit, en l’absence de son propriétaire, et examinai avec intérêt les rares objets et pièces de mobilier qui en composaient l’intérieur. Une table en bois tressé était disposée au centre de la pièce. A gauche, la silhouette noire d’un bureau de nacre imposait silence et recueillement au visiteur, auquel ne pouvait échapper la crête brouillonne de papiers administratifs, tandis qu’à l’opposé, une couche de nattes rappelait opportunément la simplicité de l’homme qui y dormait. Une seule fenêtre, de dimensions ridicules, laissait pénétrer la lumière blafarde de l’Océan. Je m’approchai du mur en face de l’entrée. Dans un cadre était glissé un très émouvant daguerréotype, représentant un barrage à Louxor, en 1903. Au milieu du paysage, l’aïeul de notre ami, maître de chantier, arbore médailles honorifiques et demi-sourire avec la plus exacte civilité. Puis, un peu plus haut, le poster dédicacé de toute l’équipe (« the team ») des L.A Express, formation 1983.

           Ce poster témoigne de la profonde amitié qui liait jadis notre homme et le coach des L.A Express, Jean Gopoulos, l’un des tout premiers Psycho-bataves, génial au point d’avoir très tôt rompu tout lien avec la musique, vers 1968, producteur et arrangeur spectaculaire, jalousé par Ed Cobb qui lui reconnaissait un flair commercial inégalable, un sens de l’humour sonore insondable et une facilité proverbiale avec les femmes de la haute société, qu’il charmait en grande quantité à l’aide de son Pat. Après avoir entraîné les Express, Jean Gopoulos s’est reconverti dans la gérance de casino : il est aujourd’hui à la tête du Caesar’s de Las Vegas. En promenant mon regard sur les étagères frustes au-dessus de la couche de nattes, je relevai la présence d’ouvrages de droit maritime ainsi que plusieurs essais d’agronomie et de planification sociale. Mais l’atout principal de cette collection était assurément la somme biographique et analytique de Jean-Pierre Paul-Poire sur Marvin Marty, le démiurge du Film de Cave. J’observai la feuille de papier faisant office de marque-page : quelques mots indistincts griffonnés avec violence, où je crus comprendre qu’il s’agissait d’os sacrés, de juments pleines et de The Talismen. Ils étaient signés RW.

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3 septembre 2005 6 03 /09 /septembre /2005 22:00

            Acculé à la honte de devoir justifier pour autrui et pour moi-même l'orthodoxie de ma croyance, je me dirigeai vers le compartiment secret, plaçai les pièces du jeu d'échecs, m'emparai du disque de The Illusions, ajustai la vitesse de lecture et jouai "Wait Til The Summer". Le ridicule de cet empressement ne doit pas faire oublier que mon identité allait probablement vaciller et voler en miettes s'il s'avérait que le curieux phénomène noté plus avant dans la journée ne se répétait pas, prouvant ainsi que Boulter Lewis, amolli par la retraite et le sirop d'érable, avait déchu au rang de hippie mystique misérable. Alors le froid de l'épée me glaça à nouveau. Mais cette fois, j'éprouvai un bonheur et un soulagement infinis. Non seulement le froid demeura et me permit de vérifier qu'il n'était pas le produit de mon esprit, car l'air se soulevait par masses au moindre souffle, les vitres étaient dépolies, le mercure baissait à vive allure, mais surtout la forme d'un buste surmonté d'un heaume se profila  juste en-dessous du plafond, dans un halo aveuglant et crêpé sur les bords. Soudain le buste se para de traits que je connaissais bien, et un choeur des deux sexes explosa, attestant l'origine chrétienne de ce prodige, comme si le chant avait voulu tracer un corridor céleste reliant l'apparition à son jardin. La voix familière, avec une résonance telle qu'aucun studio de New York, entre 1963 et 1965, ne sut l’approcher, la voix tonna depuis sa haute résidence ce que nul homme, hormis l'auteur, ne devait entendre : " Boulter, mon apparition est l'oeuvre de Richard Thorpe. Ainsi s'était matérialisé le Graal aux yeux chrétiens de Galahad le Pur. La puissance sensorielle du prodige doit être éprouvante pour celui qui le contemple et je ne peux hélas ni voiler l'éclat de mon image ni diminuer le volume du choeur. Tes sens seront donc amoindris et aucune médecine, je dois l'avouer, ne les restituera dans leur primeur. Boulter, comprends-moi, ma vanité ne pouvait résister à pareille mise en scène ! Boulter, défie-toi de ce que ton corps exige ! Me pardonnes-tu ? Boulter, mon très vieil ami, que j'ai trahi et négligé, à qui j'ai manqué de la plus élémentaire reconnaissance pour ses conseils spirituels et son soutien matériel, Boulter, on m’a assassiné ! Non, ne pense pas qu’il s’agit là d’une manœuvre, je suis, comme tu le sais, un être de peu d’ironie et de peu de ruse, nul ne saisit moins que moi les entrelacs passionnels et judiciaires d’un film noir de 1947, et parce que je ne m’y entends guère en double entendre, pas une réplique de Robert Mitchum ne fut claire pour moi, certes je pouvais participer de la malice d’un Rex Harrison ou de la fière détresse d’un Stewart Granger mais Robert Mitchum, lui, dont j’eusse aimé qu’il fût le parrain ou même le père du fils que je n’ai pas eu, Robert Mitchum m’est resté impénétrable et avec lui, tout un art de la conversation qui est l’art de la conversation de 1947, assemblage net d’humour, de mélancolie et de concision, difficile assemblage dont je ne me suis pas rendu maître parce qu’il me manquait l’étoffe de la poisse, même à présent que je suis mort, assassiné, je ne parviens pas à me hisser au tragique Mcwellback qui définit aussi bien cet art de la conversation de 1947, que Robert Mitchum pratiquait, imperturbable et invincible. La mort, Boulter, s’est réjouie de trouver en moi l’héritier naturel de ces revenants vengeurs et bilieux dont nous lisions les contes avec émerveillement et frayeur à la fois. Je suis un fantôme du Nord, Boulter. Ne crains pas d’être ici le jouet d’une illusion ou d’un désir refoulé : mon essence est telle que tu ne saurais m’avoir convoqué sans que je l’eusse voulu. Comme l’idée de Dieu est trop sublime pour être le produit d’une ratiocination, Randall Webb est trop Psycho-batave pour être le fruit d’un rêve. Boulter ! Pars interroger les principaux témoins de mon assassinat, apprends-leur que je n’ai pas décédé de mort naturelle et qu’il y avait à bord de la croisière un meurtrier ! Un expert en poisons. Oui, Boulter, je peux t’affirmer que du poison a coulé dans mes veines. Ah ! J’ai cru un instant être woody guthrie et puis, la douleur a annihilé ma conscience. Sache ceci, mon ami : mon meurtrier était dépourvu de Pat. Adieu, Boulter. »

 

 

 

            De nouveau, je pleurais, mais les larmes qui barraient mon visage avaient changé leur signe. Elles coulaient maintenant douces et abondantes, fraîches et lumineuses, les larmes héroïques qui ne comparent leur sel qu’à celui des sources montagneuses où l’on puise l’eau des bassins, l’eau des haciendas et des vieux palais andalous, dont on contemple mollement, avec désintérêt parfois, l’égale surface depuis l’ombre d’une galerie, cette eau de la Victoire qui inonde la joue de la Justice, je la rapportai au vers « We’ll forget the tears we cried » de « Wait Til The Summer », et je sus qu’elle en formait non pas l’idéale antithèse, mais l’idéale solution : oublions ces larmes de tristesse et accueillons d’autres larmes.

 
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25 août 2005 4 25 /08 /août /2005 22:00

            A mesure que mes tempes blanchissent et que mes muscles se raidissent, ma mémoire et ma réceptivité aux plus infimes nuances de la sensation imaginative améliorent leurs facultés. Mes fonctions d’officier de police toucheront bientôt à leur fin et il est temps pour moi de me détacher de toute velléité d’action pour m’adonner à l’étude patiente de mes souvenirs. Non que j’incline à célébrer le passé mais la somme d’expériences et de pensées qui me constitue est suffisamment conséquente pour que je doute d’en avoir tiré les meilleurs enseignements. Il me faut examiner ce que j’ai traversé et en saisir la logique ainsi que la signification. Une vie sans doute ne suffit pas à épuiser les richesses du Psycho-batave, mais je veux terminer la mienne dans un état avancé de connaissances. A cette fin, j’ai aménagé une bibliothèque où les quelques milliers de disques que je possède ont trouvé un espace qui leur convient : les meubles qui les soutiennent sont finement sculptés, la lumière qui les baigne est authentiquement italienne, les murs roses même solidement charpentés semblent exhaler une fragilité de cristal. Au centre de la pièce j’ai disposé un minuscule guéridon où l’on peut feuilleter le registre ainsi que le catalogue commenté, préparé par mon ami européen, le sensible Sred Sweign. La pièce forme un carré à l’intérieur duquel les cloisons internes dessinent un dédale. Il était évident que la forme circulaire soit proscrite, les coudes et les angles devaient abonder. Pour peu que l’on visite chaque rayonnage, on tombera sur une chaise Récamier tendue de velours émeraude, devant laquelle un tourne-disque a été installé. Là je prends place et diffuse les chansons qui ont jalonné mon initiation au Psycho-batave ; je planifie l’ordre de passage en songeant que le chiffre peut se révéler déterminant. Mon épouse, qui me juge avec une sévérité accrue depuis que je ne matraque plus les amateurs de reggae et de skate-core, raille mes précautions en avançant, avec pertinence, que mon souci cabalistique du chiffre est une tare de hippie, que je devrais donc essayer d’écouter tel disque de The Cindermen les pieds nus, avec un casque d’aluminium ou bien faire brûler un bâton d’encens devant un portrait d’Allen Ginsberg. « Je n’ai pas épousé jery garcia que je sache ! ».

            Faisant fi de l’humeur rogue de mon épouse, je perfectionnais le système de ma bibliothèque par l’apposition de rails. Ainsi je pouvais dissimuler les disques dont j’étais le moins fier et dont je ne craignais pas que l’obscurité les déformât. Je plaçai également une échelle me permettant d’accéder aux disques les plus précieux, placés au sommet de chaque étagère afin de se régénérer dans la lumière d’Italie. Quant aux disques dont la beauté pouvait rendre fou et meurtrier, je les nichai dans un compartiment secret dont l’ouverture serait commandée par une série de mouvements précis sur l’échiquier des Indes que m’avait offert Sean Bonniwell. Si l’on s’avisait de forcer le compartiment, manuellement ou bien à l’aide de technologies raffinées, il exsuderait du compartiment un poison arabe assez subtil pour engourdir les sens de l’agresseur. C’est là que j’allai trouver le très imposant 45 tours de The Illusions : « Wait Til The Summer », qui me paraissait ce soir-là magiquement indispensable. Il n’est pas rare que l’on fasse consister en une capsule musicale la noblesse d’un paysage ou la perfection d’un instant, mais que dire d’une capsule qui ne renfermerait qu’un événement, le nom que je donnerais à une sensation intellectuelle ? Et une sensation intellectuelle qui ne serait causée ni par un épisode biographique ni par une carte d’aventures encore moins par un réseau d’images, quelle serait-elle ? Précisément, ce type spécifique de sensation naît de ces quelques disques qui tapissent mon compartiment secret. S’il faut la circonscrire, je dirais qu’elle se ramène à un phénomène de la Nature, à une force primordiale et suprahumaine. C’est la propulsion ou le tourbillon de Ken Williams sur « Come Back », la compression de The Painted Ship sur « And She Said Yes », l’enveloppement sur « Depression » de The Specters, le glissement sur « Shades Of Blue » de The Werps, la résistance sur « The Payback » de James Brown, et la gracilité sur « Wait Til The Summer » de The Illusions, dont le patronyme suscite la raillerie chez les gras imbéciles. Oui, cette gracilité que rien n’entrave, pas même le texte insipide qui, bien au contraire, déréalise un peu plus la musique, cette gracilité appartient à la Nature. « Wait Til The Summer » semble à première écoute posséder quelques affinités avec le canonique « Eight Shades Of Brown » de The What Fours : la joliesse mélodique, la suite d’accords mineurs, les arpèges inquiétants, la force un peu écrasante des instrumentistes. Mais une seconde écoute révèle des différences plus profondes qui ne sont pas des différences formelles et qui tiennent à la signification de la musique : « Eight Shades Of Brown », comme l’avait établi Randall Webb (lire l'article), est le produit d’un lieu, la Nouvelle Angleterre, ses forêts, dont il extrait d’anciennes terreurs, de sombres infamies, tandis que « Wait Til The Summer », d’une puissance descriptive moindre, s’élève au-delà de tout percept et capte un mouvement primitif de l’Univers. Là réside la véritable capacité d’abstraction d’un art moderne, que presque tout sépare de la richesse évocatrice ou de l’idéalisme d’un art classique, d’un art de la représentation. Et puisque, manifestement, The Illusions voulaient être The Byrds, leur génie s’en trouve rehaussé : The Byrds, qu’il n’est pas question ici de fustiger, n’ont fait que tendre vers l’abstraction sans jamais l’atteindre, toujours rivés à une actualité hip, au psychédélisme rampant de leur fardeau David Crosby, qui pourtant enseigna aux autres membres le chant en harmonie.

From the collection of Boulter Lewis

            Je songeai à tout cela quand au moment de baisser le bras de la platine, je remarquai que la vitesse se réglait comme par enchantement sur la vitesse 33 tours. Le disque commençait à tourner et j’enrageai déjà d’écouter au ralenti le beat vaillant et magnifique de la batterie. Je tentai de modifier la vitesse mais la commande m’opposait une étonnante résistance. Puis ce fut un froid, comme le tranchant d’une épée, qui me parcourut l’échine, quand je pus enfin obtenir le bon réglage. Pensif, je m’absorbai néanmoins dans l’écoute de « Wait Til The Summer ». Le soir venu, je m’ouvrai à mon épouse des signes funestes que le disque de The Illusions avait émis. Sa réaction me confirma dans l’idée que je devais la faire supprimer lors de nos prochaines vacances d’été, aux Iles Caïman : « Mon pauvre Boulter, tu manques d’activités sexuelles, voilà tout, et ce n’est pas moi qui te comblerai, j’estime en avoir assez fait. Libre à toi de te comporter en hippie guetteur de présages, tant que tu me laisses en dehors de ça. Oh regarde ! Un documentaire sur le Cachemire ! Tu pourras t’instruire, n’est-ce pas merveilleux ? Allez, on s’assoit en tailleur et on regarde ! Et si tu as faim, il y a des galettes de maïs, elles viennent d’une ferme, une vraie avec des gens velus et malodorants. Hi ! Hi ! Hi ! Mon mari est un hippie ! Un fumier de hippie ! A la chasse !!! Je te laisse, Mahatma Lewis, je vais chez ma mère. Salut Frère !”. Je me réfugiai dans ma bibliothèque, en larmes comme un prince Italo-américain de Northern soul.

 
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