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8 juin 2005 3 08 /06 /juin /2005 22:00

Bien que ma réputation de policier impitoyable fût fondée sur mon habileté à manier le bâton de sûreté, je ne négligeais pas de cultiver chez moi un goût pour les armes à feu. Je leur avais certes préféré des formes plus rudimentaires de combat et ce, depuis mon entrée dans la police, mais il avait suffi que mes yeux se posassent sur une photographie de Lee Dorsey pour que je prisse conscience de l’intérêt considérable qu’il y eût à posséder un colt dans l’optique Psycho-batave. Je me constituais une collection et ne songeais même pas à me servir des spécimens que je destinais à un usage purement contemplatif. Seul un meurtre rituel justifiait chez moi le recours au colt : j’étais et je reste un homme du gourdin. Aussi, en me priant de lui céder mon Magnum 45, Randall Webb, avec qui je m’étais éveillé au style Psycho-batave, m’informait qu’il allait accomplir un forfait de haute teneur symbolique. Lorsque l’année 1966 avait touché à sa fin, j’avais accueilli l’année 1967 avec tout l’amour dont j’étais empli, parce que je désirais que les choses se poursuivissent comme elles s’étaient déroulées pendant les quatre années précédentes ; en effet, je jugeais avec beaucoup de sagacité, l’Histoire l’a démontré, que la vie ne pouvait être plus gratifiante qu’elle l’avait été entre 1963 et 1966. Au fond, ce genre de considération d’ensemble s’apparente au testament : on y a recours dès que l’on pressent la chute. La condition-même du véritable bonheur est l’inconscience de ceux qui l’éprouvent, séparés du passé et rejetant l’idée de futur. Dès que l’on opère un retour sur soi-même pour se féliciter de la vie que l’on mène, pour constater que rien ne trouble notre désir et notre imaginaire, pour affirmer que l’on expérimente ce qu’on appelle le bonheur, l’on commence à craindre qu’un élément ne perturbe le bel ordonnancement et si cette crainte se profile, il ne faut pas blâmer le bonheur lui-même en l’accusant d’avoir été factice, mais étudier les signes du futur, qui appartiennent ainsi à une réalité autre que celle qui a vu régner le bonheur. Pour avoir personnellement vécu et grandi entre 1963 et 1966, je peux légitimement soutenir que le bonheur a été, qu’il n’était pas dans sa nature de se saboter, qu’en toute logique, le bonheur ne peut que persévérer dans son être, qu’il ne portait donc pas en lui les germes de son extinction mais que celle-ci a été causée par un agent extérieur, que pour ma part j’ai toujours identifié au Pédé progressif. C’est lui qui a précipité la chute du style Psycho-batave, et il participe de son essence sournoise de s’être adjoint à cette fin, et à leur insu, les styles Vieux loup et Italo-américain. Quand The Charles enregistrent « Motorcycle », ils rendent un hommage Psycho-batave au style Vieux loup mais, cela m’est apparu à la suite d’une intervention pédagogique, cet hommage relève du complot le plus traître, de la pire espèce, du type Pédé progressif, qui consiste au fond à muséifier les années 1963-1966, c’est-à-dire dénier tout caractère contemporain et vital au style Psycho-batave et également au style Vieux loup ; dans le jeu muet et inoffensif de l’hommage, le Pédé progressif neutralise la force des styles adverses, comme s’il estimait que vidés de toute créativité, les styles adverses ne pouvaient survivre qu’à la condition de se saluer, de se composer mutuellement des éloges, tels deux vieux écrivains en fin de parcours que plus personne ne traite avec respect. C’est sur ce principe, la mise en serre des essences gênantes, ou bien glorieuses, du moins notables, que l’on forme des Académies. Parfois la justice des hommes invente de bonnes Académies. Or le Pédé progressif, en cela ingénieux et même diabolique, se range parmi ceux qui ont utilisé l’Académie moins dans un but électif que dans une intention de mise en quarantaine. Les écrivains connaissent cela puisqu’ils n’opèrent pas différemment mais au contraire d’une Académie de littérature, l’Académie favorisée par le Pédé progressif ne regroupe que les meilleurs. Là réside la Honte. « Boulter, le Sunset Strip crie vengeance. »

 

Sean Bonniwell fomentant sa vengeance

 

Heureux de l’effet qu’il produisait sur moi en assénant cette déclaration péremptoire, Randall Webb opina en silence dans la direction de Sean Bonniwell, tel l’avocat très en verbe voulant assurer son client que la formule qu’il vient d’employer, qui semble à la fois audacieuse et ridicule, ira pour cette raison droit au cœur du jury. Sean Bonniwell essuya sa pommette droite et,  pour une fois, me fixa avec chaleur. « M. Lewis, l’arme d’un policier étant rarement identifiée, vous pourriez nous être d’un grand secours dans le voyage que nous nous apprêtons à faire, M. Webb et moi.  –Vous partez ? –Pour Paris, nous y serons le mois prochain. –Vous allez écouter le grand Gilles Deleuze ! –Naturellement mais ce n’est pas là la raison majeure de notre départ. –Certes… Vous n’allez pas « tuer » Gilles Deleuze ? –Certainement pas. Nous irons simplement l’écouter. –Alors pourquoi diable vous faut-il mon Magnum 45 ? –Nous voulons, au nom du Sunset Strip Psycho-batave, tuer l’un de ses fossoyeurs qui fort pompeusement s’est installé à Paris. –Ah ! Cet imbécile veut épater son monde en assistant aux cours de Gilles Deleuze ! –Non, il a choisi Paris parce qu’il s’imagine que c’est une ville de poètes. –Vous voulez dire que c’est le genre d’individu qui écoute edith piaf en vidant un ballon de vin rouge ? –Exactement. Sale et bruyant comme un acteur, notre cible, à l’époque où elle vivait encore sur le Sunset Strip, avait déjà répandu un vent de décrépitude française dans tout Los Angeles. –Il devait se repaître de sa propre corruption en citant Antonin Artaud ? –Hélas, il faisait pire : il comparait l’action de sa musique à la folie des Dionysies, il se présentait comme un shaman, comme un hypnotiseur et un libérateur de foules –Dieu que c’est horrible… -Alors, acceptez-vous, pour venger la mémoire de Terry Randall, pour racheter le mépris qui entoure le nom précieux de  Kim Fowley, pour que soient à nouveau célébrés The Premiers, pour que The Music Machine occupe le rang qui lui est dû, acceptez-vous M. Lewis, de me confier votre Magnum 45 afin d’exercer sur le misérable jim morrison la punition du Ciel ? –Serrons-nous la main, Sean Bonniwell. Qu’il ne soit pas dit que j’empêche la justice de triompher. »

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6 juin 2005 1 06 /06 /juin /2005 22:00

« Commandons à manger, si la chose vous agrée ». Chacun d’entre nous sentait qu’une discussion de la plus haute valeur allait avoir lieu, sitôt le repas terminé. Le spectacle des danseuses du Helluva nous était à présent devenu indifférent et parce qu’il nous incombait à chacun d’honorer par notre intelligence et notre sérieux la présence stimulante des trois autres, nous baissions obstinément la tête vers nos assiettes afin de régler nos discours dans leurs moindres détails. Il eût été tentant pour le client sarcastique dont l’esprit fuyait maintenant la scène et ses ébats de se divertir aux dépens de quatre ecclésiastiques abîmés dans leurs prières. Lumière du Psycho-batave, nous ne suscitâmes guère de moqueries. Si l’un de nous quitta le premier son retranchement, ce fut Randall Webb, toujours hostile à l’idée de matière et qui donc ne déjeuna que d’un morceau de pain de seigle et d’un verre d’eau. Nul doute qu’il ne marquât pour lui-même une légère répulsion à l’endroit de mon ami John Ernest, qui gaillardement découpait un majestueux T Bone Steak. « Et pourtant, croyez-moi, je ne mange pas de la viande tous les jours. » Je savourai pour ma part une assiette de Fettucci aux câpres arrosés de vin de Toscane mais entre deux bouchées, j’examinai Sean Bonniwell dont le menu ne cessa pas de m’intriguer tant il contrevenait aux principes élémentaires de l’harmonie culinaire : des épinards, une boule de glace à la framboise et un grand verre de lait. Sean Bonniwell mangeait bruyamment, avec force effets de succion et de mâchage, il projetait  sur ses voisins immédiats de petits éclats verdâtres et étalait sans vergogne ses coudes qu’il avait puissants et pâles. Nous savions tous que Sean Bonniwell était l’auteur de « People In Me », aussi nous avions mesuré très vite sa propension à la métamorphose, aux écarts de comportement, à la différence intérieure, et nul ne s’étonna que le Maître Zen se changeât en goinfre, les deux étaient contenus dans Sean Bonniwell qui, après avoir vidé d’un trait unique son verre de lait, se frotta la pommette droite avec son mouchoir en tissu, dont je remarquai alors qu’il était brodé aux initiales de Bonniwell Music Machine. « Ma mère nous a élevés mon frère et moi dans la stricte observance des principes que lui avaient inculqués ses aïeux catholiques espagnols. Parce que cette femme ne pouvait se reposer sur un époux tôt disparu sur les côtes normandes en 1944, une gouvernante à la lèvre supérieure duvetée, du nom de Miss Tilden, prenait en charge notre éducation. Miss Tilden, dont la gratitude envers ma mère jamais ne se désavoua, tenait à faire appliquer et respecter les consignes qu’elle recevait. Ma mère, de son côté, soutenait infailliblement l’action de sa gouvernante et parce qu’il lui aurait été pénible de reconnaître l’échec de sa pédagogie, elle préférait sacrifier le bonheur de ses fils à la violence de ses impératifs moraux. Elle n’aurait permis qu’on critiquât le choix qu’elle fit d’employer Miss Tilden comme préceptrice : cela aurait terni son renom en faisant d’elle, en retour, une mère peu avisée. Or mon frère ne pouvait tolérer qu’on le privât d’une enfance oisive, celle à laquelle nous aspirons tous. De plus, son orgueil le poussait à défier l’autorité de Miss Tilden, dont il n’accepta jamais les remontrances ni les punitions.

 

Mrs Bonniwell, mère de Sean

Un jour que nous étudiions sous la surveillance de notre gouvernante, mon frère croisa soudain les bras et siffla un air à la mode. Avec tact, Miss Tilden suggéra que la musique populaire ne vient pas en aide aux petits garçons lorsqu’ils doivent résoudre un problème d’arithmétique. Mon frère haussa les sourcils et émit un soupir. Alors Miss Tilden s’approcha et tenta de remettre mon frère à l’ouvrage en lui représentant la déception de notre mère qui souhaitait pour nous que nous devinssions des hommes aussi instruits que l’était notre brave père, fauché sur les côtes normandes en 1944. L’instruction, affirmait Miss Tilden, ne souffrait pas qu’on la négligeât en une seule occasion, parce qu’alors la paresse et le vice s’insinuaient durablement dans le cœur. Comprenant que l’homélie de Miss Tilden ne cesserait qu’avec sa décision de reprendre l’étude, mon frère, séduit par la grandeur que supposait le geste, administra un soufflet à notre gouvernante. Celle-ci, outrée, incertaine de l’interprétation que notre mère ferait de l’incident, partit se réfugier dans sa chambre jusqu’au soir. A son retour, notre mère apprit ce qui s’était passé par notre servante qui avait observé la scène depuis le couloir où elle époussetait quelques bibelots. Nous fûmes tous trois convoqués et tous trois, nous dûmes répéter la même histoire. Au terme de l’entretien, notre mère fit chercher Alonzo qui était le jardinier mais aussi et surtout l’auteur des innombrables réparations que subissait notre vieille maison. Ma mère prit dans sa main la main de mon frère qui avait donné le soufflet, puis s’adressa, sans le regarder, les yeux posés sur la petite main, à Alonzo, qui ne se trouvait pas à son aise dès lors qu’on l’éloignait de ses tâches manuelles : « Alonzo, je veux que tu coupes cette main ». Alonzo s’exécuta et mon frère ne compta plus désormais qu’une seule main. » Randall Webb le premier prit la parole en faisant mine de congratuler Sean Bonniwell : « Tout à fait Psycho-batave ! Il ne raconte pas cette histoire pour la première fois, en fait il la raconte chaque fois qu’il se sent de bonnes dispositions envers ses interlocuteurs, c’est ainsi que Sean Bonniwell marque sa bienveillance à votre endroit, et je suis fier de ne pas avoir surestimé la valeur de mes amis, nous pouvons dès lors aborder des points plus essentiels, en particulier dévoiler la raison de notre passage à Concord, Massachussets. » A ce moment, Sean Bonniwell se frotta une nouvelle fois la pommette droite puis déclara d’un air sybillin : « Mon cœur est espagnol, j’apprécie votre compagnie ». John Ernest, qui lorsqu’il buvait généreusement était sujet à des accès d’acrimonie, se dressa : « Ces foutaises poétiques me sortent par les yeux, quand vous aurez décidé de parler musique, faites-moi signe, en attendant je m’en vais faire une ronde dans les loges, bien à vous messieurs » puis s’adressant à moi en particulier : « Boulter, il y a de la drogue psychédélique là-dessous, réfléchis un peu et tu verras que j’ai raison, ces gars-là font le jeu des hippies, ils sont juste un peu plus retors que la moyenne ». John Ernest se trompait, et j’aurais dû lui rappeler sa propre sentence d’après laquelle on ne pouvait raisonnablement se défier d’un homme si celui-ci avait jugé bon de reprendre « 96 Tears ». Je restai seul sous le feu convergent et destructeur des regards de Randall Webb et de Sean Bonniwell, qui ne semblaient pas affectés par le départ de John Ernest. Leur contenance, leur maîtrise indiquaient qu’il trouvaient même sain de la part de mon collègue, flamboyant Irlandais, que celui-ci se scandalisât du tour hermétique de notre entretien au point de partir inspecter les loges où devaient l’attendre quelques bonnes amies à la peau brune. Ils admiraient la manoeuvre. « Boulter, nous avons besoin d’un Magnum 45 ».

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1 juin 2005 3 01 /06 /juin /2005 22:00

          En avril 1971, à Concord, Massachussets, eurent lieu des mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam dont personne, hormis ceux qui les vécurent, n’entendit parler. Elles ne présentaient à vrai dire qu’un intérêt fort limité, d’abord en raison de leur caractère tardif et rétrograde, ensuite parce que la foule éructante refusait tout acte de violence et de dégradation des biens. Les étudiants de 1971, non contents de porter des tuniques indiennes et des insignes de paix, braillaient en cœur des hymnes folk et psychédéliques, tels des pâtres aux cheveux sales. Ils arboraient tous un même sourire fétide qui semblait annoncer l’union de tous les peuples dans la joie des guitares sèches et des flûtes de pan, certains se tenaient la main comme s’ils se donnaient rendez-vous à la kermesse du sous-prolétariat rural ravagé par l’alcool et l’illettrisme, d’autres levaient les poings, et leur attitude dénotait l’amateur de jazz transcendantal fraîchement converti au rock hard allemand de mc5. Au devant de cette marée, je faisais mine d’incarner le représentant de l’ordre que les hippies voulaient voir en moi. Il m’eût été bien difficile d’expliquer que la police en 1971 restait le dernier bastion du Psycho-batave. Ma profonde affliction ne me permettait pas d’intervenir autrement que par la seule présentation de mon corps blindé, j’empoignais quelquefois un hippie par les cheveux et le traînais au coin d’une rue, je commençais à le battre sèchement mais le cœur n’y était plus. Alors je laissais s’échapper l’adolescent qui apprenait à ses camarades que j’étais un brutal fasciste, cependant que c’était le système qui m’avait fait ainsi, que mon éducation déficiente ne m’avait pas offert les moyens de le comprendre, que j’étais le produit inconscient d’une machine totalitaire broyant ma liberté, que, donc, il ne fallait pas m’en blâmer, et que le vrai Christ, celui des Evangiles, pas celui de Rome, prônait l’amour entre frères, que timothy leary et georges harrison avaient aussi insisté sur le fait que la transformation de l’âme serait opérée par l’amour, que l’on devait par conséquent m’aimer pour que je devienne un type excellent. Oui, ce jeune hippie, après que je l’eus corrigé, proposait de m’embrasser et de m’appeler son frère : 1971. Nos jeunes lecteurs peinent à s’imaginer l’effroi qui régnait en 1971. Je revenais parmi les rangs, aux côtés de mon ami Vieux loup John Ernest et soudain, je crus apercevoir un visage familier mais déplacé dans la circonstance. La foule faisait circuler de bouche en barbe un mégaphone, si bien que chaque sottise traversant l’esprit racorni du moindre pédé progressif pouvait être hurlée pour l’édification des masses. On s’empara du mégaphone : « Tas d’esclaves dévitalisés, tiers-mondistes sirupeux, artistes de rues maigres et affamés, aucun de vous, vous m’entendez, AUCUN DE VOUS n’est digne de jouer dans un film de Sam Peckinpah ! arthur penn ou bien andy warhol, voilà ce que vous méritez ! Ce que vous voulez vraiment, c’est parler du génocide indien en épluchant une pomme pendant qu’un Hongrois au crâne lisse vous chie sur la nuque, pas vrai ? Ah ! Ah ! Ah ! ». Randall Webb ! Comment ne pas reconnaître celui dont la force de synthèse et l’inventivité conceptuelle avaient permis la théorie du Psycho-batave tendre dès l’été 1966 ! Ses travaux avaient naturellement commencé très tôt à porter leurs fruits, mais, avant que je ne devienne moi-même un théoricien, d’un genre plus impressionniste, plus porté aux nuances, j’avais été associé par miracle à l’une des créations philosophiques de mon brillant ami. Si la virulence du propos me l’avait désigné comme étant sans conteste celui que j’admirais, je constatai que Randall Webb avait vestimentairement évolué du costume classique dit costume Larry & The Blue Notes au costume réglementaire dit costume Clifford Curry. Pour le reste, malgré une lassitude et une déception intense qui se lisaient sur ses traits, Randall Webb était demeuré tel qu’en lui-même dans l’éternité. Les hippies, aux mines contrites, entonnaient de vagues sermons, laissant leur imprécateur dans la frustration du combat escamoté ; la vue de Randall Webb suffit à me régénérer et glorieusement, je m’approchai du cercle formé autour de lui pour asséner quelques coups de bâton et enfin, répandre des fumigènes.

 

D'infâmes hippies mûrs pour la matraque de Boulter Lewis

 

« Grands Dieux ! Je savais que tu viendrais m’épauler, Boulter ! Montrons-leur, à ces militants de l’amour, ce qu’est la classe véritable du Psycho-batave ! » Ainsi Randall Webb ne se trouvait pas à Concord, Massachussets, pour simplement lutter contre le fléau des hippies, ou bien s’il luttait contre le fléau des hippies, son action devait prendre un tour plus mondial et plus systématique, et c’était dans cette idée que moi, Boulter Lewis, je constituais le but authentique de sa visite, moi qui devais me révéler d’un grand et précieux secours dans le dessein général de Randall Webb. Nous gagnâmes le fourgon, où John Ernest avait décidé de se réfugier en attendant la dispersion de la foule ; mon collègue Vieux loup jouait très opportunément la musique de James Brown, qui nous mit tous de joyeuse humeur, et ainsi nous roulâmes jusqu’au Helluva, qui était notre club de strip-tease favori, celui dans lequel rien ne nous était tarifié. En connaisseur, Randall Webb apprécia les spectacles qui lui étaient présentés, c’est-à-dire que pas une seule fois sa volupté insatiable ne déborda les cadres de l’émotion esthétique. Lorsque je suivais ma formation à l’école de police, j’avais emmené Randall Webb au Helluva, j’y avais conservé mes habitudes et à présent, doté d’un pouvoir répressif accru, je fréquentais le même lieu en compagnie du très vorace John Ernest, lui et moi étant toujours accueillis avec les égards les plus manifestes. Randall Webb, soit que sa mémoire le lui eût suggéré soit qu’il eût enquêté auprès des potentats locaux, avait parfaitement prévu que nous scellassions nos retrouvailles au Helluva : c’est pourquoi un ami nous avait précédés, qui allait jouer un rôle important dans la suite de nos affaires. C’était un petit homme brun et solidement charpenté, l’air acariâtre, qui, par défi plutôt que par négligence, était vêtu d’un jogging gris à capuche, cela et ses lunettes immenses l’apparentaient à ces tueurs à gages que la Mafia préfère employer pour des contrats sordides et immoraux, contrats qui excluent la participation d’un Italien mais qui conviennent à l’Américain qui n’a plus ni honneur ni bon sens. « Boulter, félicite-moi car tu es assis à la même table que le chevalier californien du Psycho-batave angoissé, celui que le redoutable perfectionnisme de son Etat n’a jamais empêché d’être le plus lyrique des interprètes et le plus baroque des compositeurs, celui qui seul comprit les réelles ressources de la folie et n’en fit jamais quelque chose de théâtral, dans l’enflure ou le dénuement hypocrite, celui qui seul usa de la structure et de la densité pour donner corps à ce qui chez d’autres s’évapore dans la prétention, celui qui reste l’inventeur de la musique maniaque, mon ami et maintenant le vôtre  : Sean Bonniwell »

 

           Sean Bonniwell, qui écoutait imperturbablement l’éloge de Randall Webb, hocha cependant la tête aux mots « structure » et « maniaque » puis, lorsque l’éloge se termina, il regarda de biais les fluides contorsions d’une jeune Naïade le long de sa rampe argentée. Dans le plus pur style japonais, un discret plissement de la joue droite indiqua le plaisir qu’éprouvait Sean Bonniwell à contempler ce spectacle ; ce visage que l’on eût cru figé quelques instants avant était en réalité innervé par la joie des sens et de l’intellect ; tel le maître Zen, Sean Bonniwell réduisait son expressivité à l’essentiel, dès lors, chacune de ses réactions, toutes mesurées dans leurs apparitions, prenait le tour d’une déflagration. Sean Bonniwell tira un mouchoir en tissu de la poche de son jogging et le passa sur sa pommette droite.

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24 avril 2005 7 24 /04 /avril /2005 22:00

Le soir du vingt-quatre mars, je dus intervenir  au 114, Pagan Road pour une affaire de coups et blessures. Le suspect s’appelait John Ernest, sa victime était son fils âgé de seize ans, également auteur de la plainte. Dans la voiture qui me conduisait chez les Ernest, je soignai chaque détail de mon intervention en écoutant « Mad Daddy » des fugitivement psycho-bataves The Cramps. La chanson ne me fut pourtant d’aucun secours lorsque je découvris la véritable raison des violences paternelles. John Ernest m’ouvrit la porte, l’air courroucé, et me désigna un adolescent obèse, étendu sur le sol, qui poussait des gémissements aigrelets. Son bras gauche paraissait démis, ce que je voulus vérifier en tâtant moi-même l’adolescent qui geignit alors de façon insupportable dans mes oreilles. John Ernest n’attendit pas que je lui demandasse des explications : « Ce sale petit con a tenté de m’extorquer de l’argent pour se rendre à un concert de the kills ; j’ai refusé et l’ai enfermé à double tour dans sa chambre ; une heure plus tard, je monte surveiller s’il n’a pas pris le large par la fenêtre et je constate alors qu’il est en train de punaiser un poster de the dépêche mode ! Officier, dois-je laisser l’affront impuni ? Sur le bureau, une pile de disques canadiens et islandais ! godspeedyoublackemperor ! J’ai saisi Knight, c’est le nom du petit, par l’épaule et la justice étant de mon côté, ma force se trouva décuplée ! » « Beau travail, approuvai-je. Mais pourquoi ne pas laisser votre fils prendre seul la mesure de l’ignominie de son goût ? Il en reviendra ; les temps sont difficiles, j’élève moi-même un garçon et une fille, chaque jour je prie pour qu’ils n’agissent pas comme votre fils obèse ; je sais cependant que la tentation a dû les effleurer d’acheter des disques islandais, peut-être ont-ils déjà cédé à l’instant où je vous parle. Mais, M. Ernest, croyez que la lumière de la raison brille pour tous, votre fils, scrupuleusement guidé, saura la faire briller sur lui, je n’en doute pas. » « Officier, vous ne protégez pas vos enfants, comment connaîtront-ils ce qui est bon pour eux ? » « Les principes que je leur inculque depuis la naissance, M. Ernest ! Pour l’heure, ceux-ci sont refoulés mais ils révèleront bientôt leur puissance et leur justesse. Avez-vous initié dès l’âge tendre celui dont vous souhaitez former le goût et le jugement ? Ce ne me semble pas le cas tant vous avez agi avec impétuosité, sans avoir douté qu’un jour la situation se présenterait ainsi et que seule la patience et l’endurance constitueraient alors la réponse adéquate. Vous payez les conséquences d’une éducation lâche et insouciante, vous n’avez pas pris au sérieux la lente maturation de l’esprit psycho-batave, qui, vous en convenez, est néanmoins affaire de fulgurance et de vitesse des flux : lente maturation/exercice foudroyant, ce paradoxe nourrit ma réflexion depuis son commencement. Maintenant, je vous demanderai de nous laisser seuls, moi et votre gros fils. » « Officier, j’apprécie votre sollicitude : faites comme bon vous semble. » J’invitai Knight à me joindre près de l’âtre tandis que le père s’éloignait pour vaquer à quelque tâche ménagère. Ainsi débutai-je mes œuvres éducatives dont je ne doutais pas qu’elles feraient un jour ma réputation.

 

Boulter Lewis patrouillant dans les rues de Concord (Ma)

 

            « Knight, la médiocrité de ton jugement n’est pas en cause ; tu admireras le fait que je tolère tes errances, que je les excuse, et que si tu souhaites persévérer, je ne m’y opposerai pas. Mais il y a une histoire que tu dois connaître, qui traite de l’héritage, de l’amour qu’on lui témoigne, de la nécessaire trahison de cet héritage, et enfin de l’accès, joyeux et désolé à la fois, à un stade supérieur du sentiment : cette histoire est celle de The Charles et de leur 45 tours « Motorcycle ». Que sais-tu de l’année 1967 ? Quelle signification revêt-elle pour toi ? The Charles permettent d’entrevoir ce que représenta cette année ultime et funeste, l’année où la musique se sépara d’elle-même, et du projet mondial qui la définissait. 1967 vit naître la prétention, l’esprit de plomb, la divagation droguée, elle mit un terme plus ou moins respecté à l’effusion psycho-batave, et beaucoup estiment que San Francisco en fut la Babylone. Il y eut, pendant le printemps de cette année, une période de latence pendant laquelle surnagèrent quelques mémorables témoignages de l’esprit passé, impression similaire à celle que procurait la filmographie du grand Lucio Fulci en 1976. The Charles, qui n’étaient pas des décadents, parce qu’ils n’érotisaient pas la putrescence de la beauté, The Charles portaient avec bravoure les armes fanées d’une vieille maison, sans qu’il entre dans cette fidélité une quelconque morbidité. The Charles comprirent que l’année 1967 allait balayer tout ce en quoi l’esprit de la musique s’était incarné, si bien que leur « Motorcycle » tire sa force de l’hommage poignant qu’il rend au fondement vieux loup du garage-rock, tout cela en un geste typiquement psycho-batave. Pourquoi le style vieux loup et non pas le style italo-américain ou pédé progressif - ce dernier te qualifiant, gros garçon ? L’accointance vieux loup/psycho-batave s’avère plus pertinente dans le genre considéré, peu arrangé, moins faste, d’où sa fragilité : à la même époque, le style italo-américain ne souffre aucun déclin, et jusqu’en 1972, il enfante des chefs-d’œuvre éclatants, notamment « The Night » de The Four Seasons. Quant au style pédé progressif, sa domination s’étend et comme il s’agit d’un style large, protéiforme, tout ce que le pédé progressif offrait de meilleur céda devant le pire. Nous n’en sommes pas revenus. Alors « Motorcycle » de The Charles… Penchons-nous sur les plus sûres jouissances psycho-bataves, celles dont on dit qu’elles sont indépassables. On s’aperçoit que pris à l’écart, l’élément mélodique, ou bien l’élément rythmique, peut se parfaire ; l’indépassable, c’est la chance unique d’une conjonction, le surgissement d’une combinaison inédite. Ces combinaisons (non les parties) ont en elles une certaine perfection, une suffisance qui les rend sources de leurs actions internes et pour ainsi dire, des automates incorporels. N’en déduis pas, Knight, que le psycho-batave se résume à une économie générale, car l’incident est la particule motrice, le subtil appel d’une totalité fortuite et hors de ce monde. Si extérieurement la forme du psycho-batave consiste en une économie, on objectera qu’il manque à cette description un principe d’animation, c’est là toute la différence, que vaut en effet l’économie, la tenue proprement italo-américaine de « Seven Rooms Of Gloom » de The Four Tops, sans l’immense vie qui la fait imploser, sans le dynamitage céleste immodéré ? « Motorcycle » se présente, lui, plutôt comme un milieu, réunion opaque et précaire de discordances : entre le format et la progression des accords, entre la voix et le chœur, entre l’instrument et l’arrangement. Le vieux loup rôde parmi les colonnes intuitives de ce garage killer. Vieux loup : la virilisation comique de la voix, le lissé de l’orgue, la guitare mélodique qui tutoie le chant, etc. Et psycho-batave : le geste naturel du refrain, le beat abrasif, certaines ponctuations de guitare rythmique. « Motorcycle », jeune bouffi, est cet interrègne fait de rapines, en vérité très 1967. Combien « I Keep Tryin’ » de The Jay-Jays se situe sur un autre segment, une autre couche de temps et d’humanité… Là, le psycho-batave est dans ses droits, en sa plénitude entièrement tissée de fulgurances. Vois-tu, « Motorcycle » emblématise ce printemps 1967, et nous qui savons ce que les années futures ont proposé, nous pouvons aujourd’hui affirmer que « Motorcycle » est le symptôme d’une vieux-loup-isation du style psycho-batave. En croyant rendre hommage au père, les psycho-bataves The Charles devinrent à leur tour le père. La révérence se double d’un vieillissement : combien émouvant cet instant où saluant notre aîné, on prend conscience que l’on est soi-même, mais pour d’autres, un aîné. Knight, voilà ce que tu devais connaître. »

           

Je croise de temps à autre les Ernest, rien n’indique que mon intervention a définitivement pansé les plaies de cette famille. Alors je fais mon job.

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28 mars 2005 1 28 /03 /mars /2005 22:00

            Je comptais parmi mes amis un vieux loup de belle prestance, l’officier Samuel Browne, qui, pendant des années, me prenait régulièrement à partie : « Mec, tu devrais écrire sur Sky, expliquer aux kids qu’il a été à l’origine du punk-rock, qui est un état d’esprit ». J’avais beau lui rétorquer que mes recherches étaient d’une nature différente, que The Moguls et The Benders avaient mes faveurs, Browne revenait à la charge, sans rien varier de sa requête initiale : « Mec, tu devrais… ». Mais aujourd’hui, par égard pour l’officier Browne, qu’une opération de police a blessé mortellement la veille de son anniversaire, je livre ici quelques considérations neuves sur The Seeds, en espérant qu’elles ne me séparent pas de l’objet réel de mes investigations et en priant pour que Browne, où qu’il soit, puisse entendre et se réjouir de cette évocation.

            Rien ne me porte à chérir un groupe tel que The Seeds. Comme leurs voisins texans, The 13th Floor Elevators, The Seeds est le fruit d’une conspiration musicologique que le passage du temps a fortifiée. Les vieux loups, qui ont fait l’histoire et auxquels manquera toujours un brin de jugeotte pour revisiter celle-ci, ont en effet tiré grand bénéfice du style de The Seeds, en étendant la singulière incompétence et idiotie musicale du groupe à l’ensemble de l’esthétique garage. Ainsi ceux qui n’entendent rien au rock garage, les pédés progressifs, qui cachent en vérité les idolâtres les plus acharnés du journalisme  et de l’histoire officielle, vous citent sans broncher The Seeds comme représentants avérés d’un genre que de toute manière ils ne comprennent pas et dont ils estiment être suffisamment au fait pour affirmer que les groupes garage sont ceux qui reprennent « Louie Louie ». Nos modernes aristotéliciens manquent de finesse. La musique de The Seeds ne sert en rien de mètre-étalon au rock garage, et l’on pourrait aisément, à l’écoute de quelques titres, ranger Sky Saxon et ses comparses du côté des rébarbatifs The Shadows Of Knight. Hélas, The Seeds ont fait oublier les véritables maîtres du garage angeleno, je veux bien sûr parler de The Starfires et de The Hysterics. Que Samuel Browne me pardonne.

 

"Don't do harm to Michael Jackson" Bette Davis 

 

            Cependant…Quelque chose, qui n’est pas la grâce mais plutôt le Tragique, intervient dans l’œuvre de The Seeds, et ce, lorsque le groupe est encore plus débilité que de coutume, pendant la funeste année 1968. The Seeds publient alors Future, qui achève la déréliction psychédélique de leur musique et laisse loin derrière la raucité inquiétante de « Nobody Spoil My Fun ». Dans leur mort, The Seeds trouvent néanmoins le courage de composer une chanson bouleversante qui les fait soudain accéder à la dimension du Tragique, jamais très éloignée de l’idiotie si l’on y réfléchit. « Painted Doll » vaut à elle seule que l’on reconsidère les poncifs vieux loup que l’on colporte au sujet de The Seeds. Cette ballade jouée pauvrement, ponctuée par les phrases simples et obsessives de l’orgue, enjolivée par un chœur timide et amical, reflète la beauté particulière des cloîtres italiens, elle me fait songer combien Sky Saxon est un frère heureux de l’ordre de St François d’Assise, dont le chevrotement consacre à la fois la bonté animale et l’enfance perpétuelle. L’avez-vous vu interprétant « Painted Doll » pour la télévision américaine ? La pantomime de Sky Saxon, mi-jack-in-the-box, mi-floraison, fait plus que confirmer le charme franciscain de la chanson, elle l’augmente d’un autre imaginaire, plus spécifiquement hollywoodien, celui que donnait à voir le film gothique sudiste « Whatever Happened To Baby Jane ? », où la poupée est le vecteur de l’horreur et de la séquestration mentale.  Alors The Seeds réussissent à fondre dans une matière unique deux époques, deux lieux, deux traitements, celui, doux et humble du disciple de St François, celui, violent et triste de Bette Davis, d’un même événement tragique, l’homme qui veut rester un enfant.

            Samuel Browne était un homme, nul ne dira le contraire. Mais je veux qu’il sache que son mentor, lui, ne l’était pas, ou bien, à son corps défendant. Quant à savoir si The Seeds relèvent de la catégorie psycho-batave, nous les abandonnons à vrai dire bien volontiers à l’adoration des vieux loups. Bien à toi, Samuel.
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14 mars 2005 1 14 /03 /mars /2005 23:00

          Boulter Lewis

 

Ecarté du circuit universitaire, hostile à toute publication, Boulter Lewis, dont la méditation ininterrompue sur l’essence psycho-batave lui vaut cependant une audience internationale, est un ami personnel de Jean Pop II. Né en 1943, Boulter Lewis est depuis vingt-cinq ans officier de police dans la ville de Concord, Massachussets.

 

            

Quand nous parlons de l’orgue du fantôme, tel que celui-ci résonne dans « Shades Of Blue » de The Werps, nous ne visons pas l’insuffisance technologique dont pâtit un groupe tout à fait inconnu lorsqu’il enregistre sa chanson dans l’année 1965. Nous ne moquons pas une curiosité esthétique datée, un bourdonnement amusant pour amateurs de pacotille. L’orgue du fantôme, aussi durablement que j’ai pu fixer mon esprit sur lui, m’apparaît comme le signe tardif et néanmoins exact d’un imaginaire national.

 

Les plus jeunes connaissent Sam The Sham  & The Pharaohs, peut-être ont-il méconnu The Topsy Turbys : dans les deux cas, il s’agit de turbans, mais les seconds sont les seuls à invoquer le véritable orgue du fantôme. Et cette invocation légitime ce qui chez les premiers paraît suspect. Je veux dire que grâce à ses parties d’orgue, « Topsy Turby » se rattache au grand motif imaginatif du Séduisant Oriental, que nous identifions chez des romanciers tels que R.L. Stevenson et Wilkie Collins. L’imaginaire colonial de la Grande-Bretagne comporte d’autres motifs qui tous allient l’énigme, l’érotisme et le sens du passé et de l’enfance. Bien mieux, tous les motifs dessinent un fantastique subtil et domestique. Ainsi l’admirable réussite de la Hammer : « La Malédiction Du Tombeau » où chaque lieu, chaque partie du décor atteint au confort absolu par son mélange de modestie et de maladresse. Ce sont les cachettes de l’enfance, de dimensions réduites, jonchées d’objets colorés et hétéroclites, entourées de la nuit amicale. « Shades Of Blue » de The Werps doit beaucoup au cinéma de Terence Fischer, mais également à certaines réussites de Michael Powell et Emil Pressburger, dont « Le Narcisse Noir ». Mais quelque chose, qui est la mélodie descendante en accords majeurs, hisse la chanson de The Werps au-dessus des autres chefs-d’œuvre de l’orgue du fantôme, je songe à « Wait & See » de The Solid State, « Look & See » de Young Aristocracy, « Tiger Girl » de The Tigermen. Par le seul enchaînement des notes, le choix d’une progression réellement égyptienne, The Werps renouent avec les fondements sublimes de l’imaginaire colonial britannique.

 

 "Free Michael Jackson!!!" The Topsy Turbys 

 

Le Slave Ombrageux n’est pas la moindre dimension de cet imaginaire. Plusieurs critiques que je n’estime point ont cru perspicace de souligner que l’attirance des Anglais pour le vampirisme était la conséquence de leur puritanisme. C’est évidemment stupide, parce que ce qui importe est le sens du cadre et du paysage, non pas les goules poudrées portant jabots. Il n’est qu’à regarder « Le Bal Des Vampires » du grand cinéaste psycho-batave Roman Polanski, à l’époque superbe Polonais de Los Angeles, pour comprendre qu’au cœur du récit de vampire se tient le Château, et notamment ses abords. Le jour, la neige recouvre un petit cimetière et givre les fenêtres, une paix sinistre plane sur les escaliers et les tourelles. Sur quoi repose l’étrange envoûtement de ces visions ? Je pense qu’elles suggèrent à leurs spectateurs, au-delà de la puissance iconique de la pierre enneigée, l’impossible ensevelissement de l’espèce et son retrait protecteur. De même, The Tigermen munis du talisman de l’orgue du fantôme, à l’abri des corruptions.

 

Plus proche d’actuelles manifestations de l’essence psycho-batave, issu lui aussi de l’imaginaire colonial anglais, il y a le Zombie Haïtien. Pourtant, Dr John n’a jamais eu recours à l’orgue du fantôme, ce qui montre combien son art devait moins à la fascination originelle et abstraite des Anglais qu’au contact plus rugueux avec l’objet en personne. Nous le répétons, afin de jouer l’orgue du fantôme aussi judicieusement que The Werps, il faut accepter d’être livré à l’horreur primitive du colon, et rejeter la connaissance de l’indigène ou du moderne. Deux exemples, encore tirés du cinéma, me semblent nécessaires : le château battu par les flots de « White Zombie », la complainte hagarde et fataliste du musicien dans « Vaudou » qui vient annoncer : « shame and sorrow for the family ». Ce sont là deux motifs dont on identifie sans peine l’ascendance européenne et qui se trouvent réévalués dans le paysage inquiétant de Haïti, deux terreurs anglaises qui se greffent sur la magie propre au lieu.

 

Je parle de lieux mais je n’en oublie pas les personnages, en particulier l’exquis colonel en retraite. Deux génies littéraires ont créé ces personnages, pasteur, docteur, mondaine, héritier, savant, égyptologue, comtesse hongroise, qui eux aussi dansent au son de l’orgue du fantôme : G. K. Chesterton et Agatha Christie. La deuxième, surtout, a achevé la mutation de l’imaginaire colonial en boîte de jeux, devenir logique de ce que l’enfance prompte à l’effroi de Stevenson et de Wilkie Collins offrait sous la forme de récits d’aventure. Le récit à énigme a exacerbé, dans son confinement social-riche, dans ses décors invariables de charmantes campagnes anglaises et de croisières de luxe, le désir de protection à l’œuvre dans le fantastique anglais. Agatha Christie a permis la création du Cluedo, jeu sans autre intérêt que son plateau et ses merveilleux personnages. Hommage à Hercule Poirot, seul détective psycho-batave.

 

Voilà, il me semble avoir suffisamment expliqué la provenance de l’orgue du fantôme et si vous m’avez lu avec talent, vous devriez maintenant mesurer combien l’amateurisme, la rapidité, l’imagination fertile et le goût de la composition nette et fine sont aussi essentiels au surgissement du psycho-batave que l’orgue du fantôme lui-même.

 

 

 

 

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