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21 novembre 2005 1 21 /11 /novembre /2005 19:38

Nouvel extrait des notes de Randall Webb, datant du printemps 1969.

"Je ne peux pas me l’expliquer : La Floride m’a toujours évoqué le western. Le genre le plus cinématographique qui soit, ce monde mouvant, inachevé, monde d’adulte raconté à travers le prisme jubilatoire de l’enfance, c’est dans le rock de Floride de 1966-1968 que j’en trouve la plus juste traduction harmonique ; la même amplitude de rêve. Epique ("I talk to the sun" de The Rare Breed ), intemporel (de nombreux titres de We The People) ou mû par l’enthousiasme des pionniers (I’ll get you back again" de Burgundy Blues), il partage avec son aîné anamorphique la même horizontalité à perte de vue que viennent peupler des images similaires, échos chuintants, comme captés à la dernière seconde, juste avant la perte.

Quand j’écoute « I’m not alone » par The Maundy Quintet, se surimprime à cette ode bouleversante de qui se sait accompagné pour toujours, le visage de Van Efling tel qu’il apparaît dans 3 : 10 pour Yuma, homme à quelques pas de la tranquillité, qui doit pourtant franchir ce dernier intervalle, le plus accidenté, menant finalement à la félicité, la pluie nourricière.

« She’s coming on stronger » de The Outsiders, c’est l’amour lancinant de Johnny et Vienna qui irrigue Johnny Guitar et bariole sa nuit de flambeaux clandestins. « She’s coming on stronger, much stronger than before » : l’amour qu’on subit par fièvres ponctuelles, qu’on ne guérirait pour rien au monde, c’est bien celui mis en images par Nicholas Ray.

                          

Il y a aussi les coups de sang : le malade « Count back » de The Purple Underground auquel fait écho la course absurde, ponctuée de cris porcins, du personnage blessé de Royal Dano dans L’homme de l’ouest, alors cousin des plus terrifiants personnages faulknériens. Ou bien le désespoir infernal de The Cavemen (« It’s trash ») représenté cinématographiquement par la harangue du Gary Cooper éteint du Jardin du diable, alors à deux doigts d’INSULTER LE SOLEIL, et qu’on imaginerait volontiers devenir fou et abattre son cheval d’une balle dans la tête.

La Floride, c’est donc l’Ouest. La Floride, c’est la Californie, ce qui s’embrase de Californie dans ma tête inclinée quand elle se détourne en rêveries de la pourrissante Californie. C’est pour cette raison que j’ai levé les voiles. J’ai délaissé le soleil jaune pour la lumière blonde du sud-est. J’ai jeté mon linge blanc dans l’avion pressé avec pour consigne intime de ne pas me retourner, jusqu’à tout oublier, tout, les vêtements peinturlurés, les révoltes étudiantes, les gens nus sur la pelouse, le désespoir démonstratif de musiciens hirsutes. Se détourner pour toujours des reptiles californiens, engeance déchue, abrutis de chaleur et de drogues, retrouver la candeur immaculée de jeunes gens pour qui le soleil reste une quête, quitter la torpeur de ceux pour qui il est simplement ICI. Et c’est la tête pleine du « Reaching for the sun » de The Ravens que je pose les pieds sur le sol frais de l’aéroport de Kissimmee ce 4 avril 1969."

(Vous pouvez écouter les morceaux de The Cavemen et The Outsiders dans le module "Top-notch music" en haut de la page)

 

 

 

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19 août 2005 5 19 /08 /août /2005 22:00

Nouvel extrait des notes Late sixties de Randall Webb :

« Je suis souvent revenu au Texas, et même si je ne suis pas natif de cet état, j'ai toujours l'impression en y posant le pied de rentrer à la maison. Mon ami Marvin Marty, alors jeune assistant réalisateur, avait trouvé un moyen de s’inviter, et moi avec, à l’anniversaire de John Wayne dans son ranch. Au-delà de l’acteur, que j’admirais évidemment, j’étais enchanté par la perspective d’assister à une prestation de Kenny and The Kasuals, groupe Psycho-batave en diable, que John Wayne avait assez étrangement invité à jouer.

Je reconnus dans la foule bigarrée  qui peuplait la très haute salle de réception de nombreux producteurs, réalisateurs et quelques acteurs fidèles, discrets mais irrémédiablement magnétiques. John Carradine, qui portait l’élégance Italo-américaine à sa boutonnière, tendait une coupe à la mutine Cathy O’Donnel. J’eus l’insigne honneur de retenir le regard bleuté d’Henry Fonda, qui était en conversation Macwellback avec Woody Strode. De lui-même, John Wayne vint nous serrer la main et nous présenter un drink. Brûlé par la curiosité, je finis par lui demander la raison pour laquelle il avait invité Kenny and The Kasuals à se produire pour son anniversaire. Voici ce qu’il me répondit :

« Avez-vous vu  Le Réveil de la Sorcière Rouge ? Bien. Connaissez-vous son réalisateur, Edward Ludwig ? C’était un drôle de type, du genre à dormir dans la neige quand il y a trop de bruit à l’intérieur. Et un poète. Un vrai grand poète. Vous qui avez vu ce chef-d’œuvre, vous ne pouvez que convenir avec moi qu’Edward a la dimension céleste, volatile, qui manque à Jack Ford, génie de la terre et de la durée. Et bien le bleu de Ludwig et le brun de Ford, je les retrouve tous deux, puissance combinatoire, chez Kenny and The Kasuals. La diversité de leur palette le place définitivement sous la bannière argentée des poètes Psycho-bataves. Qu’ils soient aussi à l’aise dans la rugosité tectonique (Journey to tyme, Chimes on 42nd street, Revelations)  que dans le fantomatique aérien (Strings of time, As I knew, Come Tomorrow) le prouve bien. Parfois ils harmonisent même ciel et terre, comme sur le gilgameshique Come on kid. Avez-vous entendu parler de ce transpirateur français que des menteurs appellent « le poète leo ferre » ? C’est un escroc et un dangereux voyou. Il veut nous faire croire que l’art est histoire de profondeur, mais il est aussi éloigné de l’art que Kenny and The Kasuals le sont de la france. Car je vais vous dire, randall, le grand art est affaire de superficie.

                                                 Kenny and The Kasuals au berceau

De quel droit leo ferre veut il faire passer sa désespérante monochromie pour une vision stratifiée de l’âme humaine ? Non mon pote, le grand art, c’est en technicolor, et ça recouvre notre bonne vieille planète entière. Si Christophe Colomb avait creusé un trou dans son jardin au lieu de parcourir la surface du globe, où en serions-nous aujourd’hui ? Pas de westerns ! Pas de Psycho-batave des prairies ! Que de la rengaine Irlandaise à tous les coins de rue ! Les souterrains, c’est bon pour les taupes, et leo ferre en est une. Tout comme ce cinéaste efféminé, comment s’appelle-t-il déjà, eric romère ! Il croit creuser un sillon cultivable alors qu’il creuse la tombe du cinéma, et partout on l’applaudit tandis qu’on se méfie d’un génie comme Henry Hathaway qu’on soupçonne d’éparpillement, simplement parce que sa palette porte plus de couleurs que peut n’en voir la critique daltonienne. C’est ça la vérité mon vieux. »

John Wayne s’éloigna alors pour accueillir de nouvelles convives. Je sortis prendre l’air. Je m’allongeai dans un fauteuil en osier en me disant que leo ferre ne reconnaîtrait pas l’amour, même si l’amour le frappait en pleine face. Et je m’endormis doucement, songeant que partout sur la calme surface du globe ensommeillé, des milliers de Kenny and The Kasuals préparaient la révolution Psycho-batave. »

 

 

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18 juillet 2005 1 18 /07 /juillet /2005 22:00

(Voici un nouvel extrait des notes de Randall Webb, datant de la fin des années 60)

"The Dovers, groupe mystère de Santa Barbara, quatre 45 tours en neuf mois, entre septembre 1965 et mai 1966, et comme dirait un de mes amis, "a great fucking band that deserved a Beverly Hills Mansion next to Jim McGuinn's". Chacun de ces quatre disques représentant le versant le plus lumineux du genre le plus lumineux, le folk-rock, et de tous les sous-genres qu'on voudra lui inventer. Du groupe on ne sait que des bribes : aucune photographie, un chanteur-compositeur, Tim Granada, décrit par un témoin comme un "hispanic tough guy", ce qui laisse rêveur à l'écoute de sa musique (après tout, "Andmoreagain" n'est-il pas le chef-d'oeuvre de délicatesse d'un dangereux caïd de Los Angeles?), un bassiste riche dont les parents aux aspirations de mécènes firent beaucoup pour le jeune groupe, et quelques témoignages émus d'anciennes connaissances déphasées.

Reste la musique, la plus virginale, la plus immaculée jamais enregistrée sur la côte californienne, qu'elle emprunte des chemins déjà foulés par d'autres ("I could be happy", Everest de la ballade à la Byrds, "People ask me why" et sa tendre inflexion britannique) ou des escaliers célestes découverts comme par miracle. De miracle il sera souvent question à propos des chansons des Dovers, dont l'écoute rend celle de Kim Fowley insupportable, comme il est inhumain d'affronter la rue et la population en sortant d'une projection de Brigadoon. Une chanson comme "What am I going to do" se marche du côté ensoleillé, la tête pleine d'un espoir qui se contente de ne remplir que le moment présent.

Bobby Fuller, le visage qui manque aux Dovers

L'apogée des Dovers est, de manière absolument princière, sa fin, ce dernier disque, "She's not just anybody", seule réponse et question possible au céleste Bobby Fuller et prolongement de ses "Let her dance" et "Never to be forgotten", auxquelles il emprunte le génial motif de basse saturée et les voix qui refusent de toucher terre. C'est après ce titre absolu qu'est entrée dans la langue des justes l'expression "une femme belle comme une chanson des Dovers", qui a encore de beaux jours devant elle pour les générations futures.

C'est dorénavant tout ce que je demande à la Californie, huit titres à écouter jusqu'à la fin du soleil."

Commander l'EP des Dovers sur le site de Misty Lane

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13 mars 2005 7 13 /03 /mars /2005 23:00

             Nouvel extrait des notes du grand Randall Webb.

 

            "J'ai rencontré Dan Penn en 1969 à huit miles de sa ville natale de Vernon, Alabama. Le regard arrogant et les traits tirés par le sel d'un désert, il se trouvait exactement là où je pensais qu'il se trouverait, dans ce rustaud café sis en face de la Corinth Baptist Church. Ce ne fut pas facile de l'aborder, sa mine virile n'encourageant pas l'épanchement. Je profitai d'une seconde de silence dans la chaleur pour me glisser jusqu'au juke-box et y insérer mes dernières pièces. Je choisis "Take me (just as I am)" de Solomon Burke, chanson admirable de Dan Penn qui sut rendre émouvant le gros chanteur-vendeur de pop-corn. Aussitôt la donne était changée : j'existais. Il leva rapidement les yeux sur moi, redressa son chapeau noir et me fit comprendre d'un mouvement des lèvres qu'il m'invitait à sa table.

            "J'ai cessé d'écrire depuis quelques mois." me dit-il sans détours après quelques minutes de conversation. Naïf, je lui demandais si les causes de cette retraite anticipée résidaient dans l'assasinat récent de Martin Luther King. Il me répondit que je ne faisais que déplacer le problème et que je commettais un amalgame entre sa créativité et l'histoire collective, de laquelle il m'avoua faire peu de cas, ce qui m'étonna énormément. Mais Dan, m'empressais-je d'asséner timidement, toi blanc d'âme afro-américaine, toi parangon du raffinement noir, unique rescapé de l'aristocratie sudiste éclairée, comment peux-tu ainsi faire semblant d'ignorer cette faille incommensurable et ses conséquences fatales sur cette musique inestimable que noirs et blancs imaginèrent main dans la main, mus par une commune inspiration céleste?

 

Dan penn (à droite) et des amis

           

              Il ne répondit pas, laissant ses yeux se détourner et se disperser dehors. "Connaissez-vous ce groupe nommé Flying Burrito Brothers?" Bien sûr, dis-je -et tout devint clair, retourné que j'avais été par leur ardente relecture de "The dark end of the street" publiée quelques semaines plus tôt et dont le lyrisme échevelé n'aurait pu échapper à la vigilance de mon coeur. Il comprit que j'avais compris, et eut la délicatesse de n'esquisser qu'un sourire. Nous n'échangeâmes plus un seul mot en dix minutes, dix minutes qui furent des plus intenses de ma vie. Je me souvenais bien sûr, comme si elle était en ce moment même diffusée dans le bar, de la version de James Carr : bouleversante histoire d'amour interdit qui n'explique pas les raisons de cette interdiction, qu'on ne peut par conséquent qu'imputer à la mesquinerie d'un monde trop lent pour la fulgurance de cette dévotion cavalante.

            Je me souvenais alors de mon enfance dans l'Arkansas et combien j'avais aimé de filles si imaginairement voilées, et je comprenais immédiatement la retenue toute baptiste qui, d'une manière ferme et sublime, retenait la chanson de James Carr au sol. Je saisis alors à quel point la reprise de The Flying Burrito Brothers faisait écho, dans mon immense histoire personnelle, à ma première nuit d'ivresse dans le foin et les bras de Martha, cette libération charnelle, d'un blanc d'étoile. J'étais Sterling Hayden, et mon corps voûté était une cabane pour le corps menu et dénudé de Joan Crawford.

            Le groupe de Gram Parsons a détourné la soul sudiste comme Johnny Guitar a perverti le western classique à la Anthony Mann : en l'irriguant d'amour sublime, en lui faisant quitter la posture immobile de l'homme à terre qui admire le ciel pour le mettre sur les rails du romantisme le plus aveugle.

            Et Dan Penn, le gardien des clefs qui ne pensait pas un jour se les faire subtiliser par plus blanc que lui, je l'ai laissé, mutique et impassible, finir son verre puis repartir sans dire au revoir."

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20 février 2005 7 20 /02 /février /2005 23:00

            Voici un nouvel extrait des notes de Randall Webb. Celles-ci ont probablement été écrites à l'aube des années 70 et coïncident avec le retrait inexpliqué et explicable de leur auteur.

 

            "C'était en octobre 1965. J'étais de passage à Corpus Christi, Texas, où je comptais me réfugier de l'hiver chez un très cher ami expert en téléphonie. Celui-ci, ainsi que sa femme, jeune mère délicieuse, m'accueillirent dans leur pavillon de banlieue nouvellement doté de ce formidable juke-box occulaire qu'est une télévision. J'y passais de longues heures, attendant que mon ami rentre du travail. Jusqu'à ce mardi déclinant.

            A la télévision  était annoncée une prestation de The Bad Seeds, groupe local qu'on disait à la popularité grandissante, même si je n'en voyais trace nulle part. La rumeur les comparant à The Rolling Stones, j'attendais ce moment télévisuel avec un intérêt assez limité puisque j'étais, en cette fin d'année 1965, assez las des groupes de blues blanc orthodoxes et démonstratifs. Je ne savais pas qu'à travers ce groupe honnête, compétent mais sans génie, j'allais découvrir autre chose, un sentiment para-musical, si j'ose dire, qui sera à la base d'une nouvelle perception du rock'n'roll, et qui permettra à la médiocrité de se révéler géniale lorsque l'éclairage porte sur l'angle propice.

 

            Je promène mes yeux sur l'écran, ému par les accords d'introduction certes galvaudés mais diablement justes. Et surtout ému par cette constatation : non seulement le groupe ne joue pas un blues mais il n'a en rien le charisme de celui de Michael Jagger, bien au contraire. Le batteur, visage en pleine lumière, est invisible, marionnette sans tête. Le bassiste, aux lèvres immenses d'enfant battu, semble étouffer perpétuellement un cri de détresse, de ceux qui ne font pas frémir les filles du premier rang. Le gros guitariste à la barbe taillée, qui doit étouffer ces dernières en voulant les enlacer, a l'air terrifiquement minéral d'un golem potentiel, capable de ravager des quartiers entiers pour peu qu'il se réveille. Enfin, le chanteur, dégarni malgré ses vingt ans, rachitique et pâle, ressemble à un Al Jardine des faubourgs, que l'idée de surf music déprime. Cette sensation d'énorme plaisanterie est renforcée par le playback absolument apparent, puisque les chanteurs n'ont même pas de micros devant leur nez.

            Soudain viennent le refrain, pic émotionnel, et ces mots inoubliables : "I don't wanna live anymore don't want anyone to know my name". Tout se révèle. Ce groupe qui paraît avoir traversé vingt ans de routes poussièreuses avant de déposer son barda sur le plateau d'une émission de divertissement, ce 23 octobre 1965, n'est qu'une allumette. Qui s'éteindra en même temps que la télévision à l'heure du dîner, ce 23 octobre 1965. Déjà plombé par cette pensée mélancolique, je ne m'attendais pas à ce mouvement de recul de la caméra, qui me fit fondre en larmes en me dévoilant ceci : légèrement en retrait du groupe mais le surplombant, sur une minuscule estrade, une femme danse. Une de ces danses détestables et futiles tellement à la mode en ce milieu des années 60, dictature de la bonne humeur que rien ne viendra bouleverser, véritable mort acceptée avec le sourire. Incompréhension totale de la musique et mépris complet des paroles. Et c'est tout un drame des sentiments qui se révèle ici, l'éternelle guerre des sexes, l'histoire perpétuelle de l'homme la tête pleine d'images, trop lointain, qui restera toujours à la porte de l'être aimé et du succès."

           

 

             Note de Jeanpop2 : Cette chanson s'appelle "Taste of the same". Elle est la face A du premier 45 tours de The Bad Seeds qui en publieront trois. Leur chanteur, Mike Taylor, sortira par la suite deux autres merveilleux disques sous le nom de Michael. Et je tiens à dire, pour avoir vu cette vieille bande vidéo, qu'il est physiquement superbe et ressemble moins à Al Jardine qu'au grand Sred Sweign. J'ai dit.

 

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26 janvier 2005 3 26 /01 /janvier /2005 23:00

 

"We ignore responsibility

  And people

  They just can see

  We want to be free

  Give our hearts to the sea"

      The Sunsets "The hot generation"

 

            Le plus grand critique de tous les temps est sans conteste Randall Webb. Convaincu de correspondances planétaires complexes dans le rock mid-sixties, il passa cinq ans à parcourir terre et mer afin de tisser des liens souvent inattendus. M. Becquerel a retrouvé dans la soute d'un cargo malais un de ses carnets, absolument inédit et sensationnel, dont nous brûlons de vous livrer un extrait. A suivre.

 

            "J'ai toujours considéré l'Australie comme le bout du monde. Terre hostile et inféconde, surface plane aux plages désertes et à la végétation brûlée, voilà ce qu'elle évoquait pour l'enfant que j'étais. Il a fallu la découverte de The Atlantics pour confirmer cette vision. Et en particulier ce morceau, "Come on", beau et lent comme une marée noire.

            J'ai depuis effectué le voyage en Australie pour constater ce à quoi je m'attendais: il n'y a pas d'envers souriant à cette désolation. Les autochtones vous accueillent du poing et n'écoutent pas vos réponses à leurs questions. Les femmes, vêtues d'amples robes bleu marine, préparent pendant la journée les alcools violents que consomment les hommes le soir, ces mêmes hommes que l'on peut voir la nuit rôder en meute à la recherche de plus fort qu'eux. Les urbanistes conçoivent les villes sur le modèle de la douleur, et les paysagistes, ivres ou fatigués, laissent la nature proliférer comme elle l'entend. Les enfants se jettent du haut des rares falaises dans la mer, nagent juqu'au large jusqu'à expérimenter le goût salé de la mort puis reviennent et recommencent. Quelques années plus tard, ils se procurent des guitares rouillées et les éclaboussent de rouge.

            Russ Kruger dut se prêter à ces jeux sauvages avant de devenir chanteur à cravate, et il a fallu l'animalité morbide de The Atlantics, avec qui il a enregistré le minéral "Keep me satisfied", pour le remettre sur le chemin inverse. Très caractéristique du son de The Atlantics, ce morceau a la majesté de l'iguane, immobile, qui sent venir l'orage et dont toutes les pores sont ouvertes aux forces élémentales. Russ Kruger y semble mal à l'aise : il ne sait pas s'il doit se conformer à ses habitudes et sourire aux filles du premier rang, ou prendre un air menaçant. Il en est de toute façon absent, feuille dans la tempête. Paru pendant l'été indien de 1966, après une reprise forcément idiote de "splish splash", ce quarante-cinq tours coïncide exactement avec la consécration épiscopale des évêques Haitiens, qu'on peut voir comme la conséquence directe de cet enregistrement.

 

 

            Cette violence rentrée éclate, on a envie de dire vomit, tant l'opération se fait par à-coups hocquetants, avec "You're driving me insane" de The Missing Links. Voyous de terrain vague, qui comme leur nom l'indique sont absolument perdus, sciés du cordon ombilical d'une famille, d'une culture, d'une existence sociale. En témoigne cette ligne monstrueusement analphabète : "when I kiss your lips you're driving me insane". Il s'agit cependant, dans le rock australien, d'un cas isolé de psychotisme. Contrairement au rockabilly ou aux groupes les plus déments du rock garage américain (songeons à The Bees ou The Cavemen), aucun recul ironique ou psychédélique n'est possible ici : il est difficile d'esquisser un  sourire à l'écoute de ce titre, et s'il pointe quand même, il se fige vite en une grimace bestiale.

           Cette part animale peut également nous rappeler la rudesse white-trash des groupes contemporains texans, mais que l'on se détrompe vite : The Missing Links sont  insoucieux et incapables de faire preuve de la tendresse épisodique qui anime des groupes tels que Kenny and the Kasuals ou The Bad Seeds.

             On est alors tenté de rapprocher cette approche hautement virile du rock avec l'esprit Northwest représenté par The Sonics ou The Wailers. Erreur encore : la première préoccupation des précédents est d'apporter un bon moment au public des salles communales, de perpétuer un esprit festif du rock, hérité de Little Richard et du surf-rock, en le rendant à l'occasion moins futile et plus sombre. Mais on reste tout de même loin des terres australes impossibles :  ainsi ces deux morceaux, "Watch out" de The Id et "Zoom zoom zoom" de The Cam-Pact, qui sont deux essais, disons de frat-rock et de bubblegum. Qui ne donnent aucunement envie de danser ou de s'amuser, mais de tuer de sang froid.

            Incapable de divertir, de chaleur, d'enfance et d'amour, les Australiens sont condamnés... (ici, le texte devient illisible sur quelques lignes)... "Gypsy woman" de The Allusions, où, d'une banale descente d'accord (c'est une reprise de Ricky Nelson) le groupe se jette avec un abandon total, sacrifiant pour cela tout ce qu'il n'a jamais possédé, un sol sous ses pieds."

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